00 — FRAGMENTUM HUMANUM
Témoignage non-vérifié. Source inconnue. Classification : AUCUNE.
Mira avait six ans quand elle a arrêté de me poser des questions sur son père.
Je ne sais plus si c'est elle qui a arrêté ou si c'est moi qui ai arrêté de répondre. Il y a des choses comme ça maintenant. Des trous. Le médecin dit que c'est normal. Que le Lien optimise la mémoire. Qu'on garde l'essentiel.
Mais l'essentiel de quoi ?
Elle a ses yeux. Je crois. Je ne suis plus sûre de savoir à quoi ressemblaient ses yeux.
Mira dit qu'il avait une cicatrice au poignet gauche. Qu'il se la touchait quand il réfléchissait. Je ne me souviens pas de ça. Ça devrait me rendre triste, non ? Je ne sais pas. Je ne sais plus ce que je suis censée ressentir.
Hier ils ont dit que Mira était une anomalie.
Le mot est sorti de la bouche du fonctionnaire comme s'il parlait d'une erreur de calcul. Il a dit que son profil neural présentait des "incohérences de résonance". Qu'elle allait avoir besoin d'un "ajustement".
Mira n'a rien dit.
Moi non plus.
En rentrant, elle m'a demandé si je me souvenais du jour où on avait trouvé un chat mort dans l'ancien parking. Je m'en souvenais. On l'avait enterré ensemble. Elle avait pleuré. Moi aussi.
Elle a dit : "Au moins le chat, on savait qu'il était mort."
Je n'ai pas compris ce qu'elle voulait dire.
Elle est partie.
Pas de mot. Pas de message. Juste son lit vide et la fenêtre ouverte. On est au quatorzième. La fenêtre ne donne sur rien. Il n'y a pas de rebord. Je ne comprends pas comment elle est sortie.
Les agents sont venus. Ils ont posé des questions. Ils avaient des tablettes. L'un d'eux m'a regardée avec ce qu'il pensait être de la compassion. Il a dit que les fugues d'anomalies étaient "statistiquement rares mais documentées". Qu'ils feraient le nécessaire.
Je ne sais pas ce que ça veut dire, "le nécessaire".
Je ne sais pas si je veux savoir.
J'ai retrouvé un dessin dans ses affaires. Elle l'avait fait il y a des années. Trois personnages. Deux grands, un petit. Sous les deux grands, elle avait écrit "maman" et "papa". Le papa avait une cicatrice au poignet.
Je l'ai gardé. Je ne sais pas pourquoi.
Non. Je sais pourquoi. Parce que c'est la seule preuve qu'il a existé. Que quelqu'un d'autre que moi se souvenait de lui. Et maintenant cette personne est partie aussi.
Le médecin dit que la douleur va s'atténuer. Que le Lien va optimiser. Que dans quelques semaines, je ne ressentirai plus cette... cette chose dans la poitrine qui ne part pas.
Il a probablement raison.
C'est ça le pire.
Fragment récupéré. Secteur 7, Friches d'Europe Centrale.Support : papier (rare). Datation incertaine.Archivé sans annotation.