
Quatre minutes quarante
« Tu vas l'entendre mourir pour trois mille inconnus ? »
Castellane appuie. Le levier descend d'un cran. Il en reste deux. Je ne réponds pas : la question figure déjà dans son dossier, rédigée de sa main, onze ans plus tôt, au bas d'un autre ordre.
Je ferme le poing.
L'implant de sa tempe gauche s'ouvre sous ma commande comme un tiroir mal verrouillé. Je pousse. Ses doigts lâchent la poignée un par un, l'index d'abord, le pouce en dernier. Il tombe à genoux sans un cri. Une odeur de cheveux grillés monte de sa nuque. Ses yeux restent ouverts sur moi, et derrière les miens, un fichier se vide pour payer la porte : la date où j'ai rencontré Vassili. Je garde son nom. Je perds le jour.
Je remonte le levier. Trois mille lits recommencent à respirer dans le secteur ouest. Le compteur repasse au vert.
Le transmetteur reste allumé.
« Marga… ils sont dans l'escalier. »
Je pose mes deux mains à plat sur la console. Une crosse frappe une porte. La porte cède. Vassili tousse, recule, son dos heurte une étagère.
Elle ne m'appelle plus. Elle compte à voix basse, comme Pavel le matin dans les tunnels. Douze. Treize. Les coups tombent au rythme d'un tampon sur un registre. À dix-neuf, le chiffre se casse en deux syllabes mouillées.
Puis le souffle. Court. Plus court. Une soupape qui fuit.
Je note l'heure : 03h11. La durée : quatre minutes, quarante secondes. J'ouvre une ligne au Registre Alpha et j'y inscris son matricule de Dissoute, sans adjectif. Mes paupières ne bougent pas. La Loi m'a demandé de regarder ; je regarde le haut-parleur. Une grille ronde. Trente-deux trous, de la poussière dans chacun.
Castellane bave sur le béton. Ses lèvres gardent leur sourire.
Neuf secondes de silence.
De l'autre côté, une main ramasse le transmetteur. Une voix d'homme, calme, polie.
« Praetor. Elle a parlé avant la fin. Nous savons où vous gardez les noms. »