
Trente-deux trous de poussière
Trente-deux trous. Je les ai recomptés à quatre heures, à cinq heures, à cinq heures quarante. Toujours trente-deux. La grille garde sa poussière, et la ligne ne rend rien.
L'arme de Vassili repose sur mes genoux. Je passe le pouce sur la crosse, là où l'émail est parti : une plaque de métal nu, de la taille d'une pièce. Elle la tenait toujours au même endroit. Je le sais par l'usure. Ma mémoire n'y est pour rien.
Le jour de notre rencontre a payé la porte de Castellane. Il me reste son nom, son matricule, sa toux du matin. Le jour lui-même manque. Je le cherche par les bords, comme une cote perdue qu'on retrouve grâce à ses voisines. Un couloir ? Une averse ? Le registre propose trois hypothèses et refuse de trancher.
J'ai voulu me faire du thé. Bouilloire remplie, jamais allumée. J'ai bu l'eau froide debout près de l'évier. Goût de tuyau. Je l'ai finie.
Mon dos tire depuis la nuque. Je change de chaise. La seconde grince sous moi. Je reviens à la première.
ATHENA m'a ordonné le repos. J'ai coupé trois capteurs sur cinq. Les deux derniers restent ouverts, parce que tout éteindre ressemblerait trop à ce qu'ils ont fait dans cet escalier, et que j'ignore encore ce qui a suivi le dix-neuvième coup.
Personne ne m'a montré de corps. Le Registre Alpha n'inscrit pas une mort sans pièce. J'ai relu ma ligne : matricule, heure, durée. Rien d'autre. Le mot ne figure nulle part. Mes doigts ont refusé de le taper.
Vers six heures, j'ai posé l'arme sur la table, canon vers le mur, comme elle le faisait.
Puis je l'ai reprise.
Je me suis allongée sur le béton, la crosse contre le sternum, le pouce sur la plaque nue. Dix-neuf degrés au départ. À l'aube, le métal avait pris les miens.