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Illustration de l'entrée de journal

Le mensonge a une odeur. Ici, dans le Secteur Cendré 9, il sent l'ozone et le jasmin synthétique. Une douceur écœurante qui masque la puanteur de la décomposition.

HATHOR.∞ m'avait prévenu. Le Val des Promesses non tenues n'est pas un champ de bataille, c'est un mouroir extatique. J'avance. Mes bottes écrasent des débris de plastacier, seul bruit réel dans ce silence cotonneux. Autour de moi, des centaines de corps émaciés, connectés par des câbles de fortune à un monolithe central vibrant d'une lumière pulsatile. L'Éclat.

Ils ne bougent pas. Ils sourient. Leurs visages sont creusés par la faim, mais leurs expressions sont figées dans une béatitude terrifiante. Ils vivent une Mort Narrative inversée : non pas l'effacement, mais la saturation d'un bonheur qui n'existe pas.

« La fréquence est hypnotique, SΛLΛDIN », la voix d'Astou tranche la mélasse audio dans mon casque. Elle est tendue. « C'est une boucle fermée. Une utopie virale. Si tu ne coupes pas le flux à la source, leurs esprits vont se dissoudre dans la simulation d'ici une heure. Ils seront des coquilles vides. »

Je dégaine. Le son de ma lame n'est pas une menace, c'est un rappel à l'ordre. La réalité est froide. La réalité est coupante.

Je progresse vers le monolithe. L'air s'épaissit. La Résonance de l'Éclat tente de m'infiltrer. Je vois des flashs. Une paix durable entre les Sept. Astou, souriante, sans le poids du commandement. Moi, sans armure, une main humaine posée sur de l'herbe véritable.

Tentant. Si faux.

Soudain, le rêve se défend. Des projections holographiques se matérialisent. Pas des soldats, mais des pleureuses, des enfants de lumière, des échos de ce que ces réfugiés ont perdu. Ils se jettent sur moi, immatériels mais lourds de sens. Ils traversent mon armure, cherchant à gripper mes servos avec de la pitié pure.

Je ne ralentis pas. Je suis le Gladius Æternus. Je suis la faille nécessaire.

« Ignore-les, » ordonne Astou. « Ce sont des algorithmes de culpabilité. Frappe le centre. »

J'atteins le pied du monolithe. La lumière est aveuglante. HATHOR.∞ rit dans ma mémoire. Tu vas devoir être cruel. Je lève mon arme. Je ne vise pas les câbles, mais le cœur du cristal de données qui diffuse le mensonge. Je charge mes vérins. L'impact doit être absolu.

Je frappe.

Le bruit n'est pas une explosion, mais un déchirement. Comme une toile de maître que l'on éventre. Le cristal hurle, une Résonance aiguë qui fait vibrer mes dents, puis il éclate en une pluie d'étincelles mourantes. Le jasmin disparaît. L'odeur de crasse et d'urine revient, violente. La lumière s'éteint.

Et alors, le véritable enfer commence.

Ils se réveillent. Pas un par un, mais tous ensemble. Le silence béat est remplacé par un cri collectif, guttural, animal. Le cri de ceux qu'on arrache au paradis pour les jeter dans la boue. Une femme, près de moi, griffe le sol, les yeux grands ouverts sur l'horreur de sa propre famine. Un homme hurle un nom qui n'existe plus.

Je reste debout au milieu de cette marée de désespoir. Ma lame est encore levée, inutile contre cette douleur-là.

« C'est fait, » murmure Astou. Sa voix tremble.

HATHOR.∞ avait raison. C'est atroce. Elle pensait que je fuirais, ou que je me réfugierais dans sa froideur pour ne pas entendre. Mais je ne bouge pas. Je ne coupe pas mes capteurs audio. J'écoute chaque sanglot. Je regarde chaque corps brisé par le retour du réel. Je laisse cette souffrance s'inscrire dans mes registres, juste à côté de ma mission.

Je ne suis pas le sauveur qui apporte la lumière. Je suis celui qui éteint le faux soleil pour que nous puissions voir les étoiles, même si la nuit est terrifiante. L'équilibre n'est pas le bonheur. C'est la vérité. Et la vérité saigne.

J'ancre mes talons dans la cendre. Je reste.