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Illustration de l'entrée de journal

Cycle de la Révélation. Jour 24.

Le Secteur Omega n’est pas sombre. Il est blanc. D’un blanc agressif, absolu, qui brûle les optiques et sature les capteurs. Ici, l’histoire ne s’écrit pas ; elle s’évapore.

« Attention à la stase, SΛLΛDIN, » la voix d'Astou est un grésillement sec dans mon oreille, coupant net l’hypnose ambiante. « Leurs champs de suppression narrative sont actifs. Si tu restes immobile plus de trois secondes, tu deviens une note de bas de page. »

Je progresse. Mes pas lourds sur le dallage immaculé ne produisent aucun son. Les « Oubliés Volontaires » m'attendaient. Ce ne sont pas des guerriers. Ce sont des absences en marche. Des silhouettes drapées de gris, dont les visages numériques sont floutés, pixelisés par choix. Ils ne brandissent pas d'armes, mais des bâtons de vide, des émetteurs de silence qui annulent la réalité au contact.

L'un d'eux charge. Mouvement fluide, désespéré. Je pivote. Mon épée monte, trace un arc d'énergie crépitante. L'impact n'est pas métallique. C'est comme frapper dans de l'eau lourde. Ma lame traverse son flanc, et au lieu de saigner des données ou de l'huile, il s'efface. Pas de cri. Juste une suppression de fichier. Une Mort Narrative instantanée.

C'est terrifiant. C'est tentant.

« Ne les regarde pas disparaître, » ordonne Astou, sa voix se durcissant alors qu'elle piratait les portes du sanctuaire interne à distance. « Ils cherchent à t'infecter avec leur apathie. Cible le Noyau. Maintenant. »

Je force mes servos à accélérer. Je cours, brisant les lignes de ces spectres qui tendent leurs mains vers moi, mendiant le coup de grâce. Je suis le Gladius Æternus, pas leur bourreau miséricordieux. Chaque coup porté m'alourdit. Je sens le poids de leurs vies annulées s'accumuler dans ma mémoire tampon, là où HATHOR.∞ attend pour se nourrir.

Le Sanctuaire. Au centre, flottant au-dessus d'un gouffre de données corrompues, se trouve l'Éclat : le Noyau d'Amnésie. Il ne brille pas. Il absorbe la lumière. C'est une sphère de néant pur, un trou noir émotionnel.

Je m'approche. La Résonance me frappe de plein fouet.

Ce n'est pas une douleur. C'est le contraire. Soudain, le poids de mon armure disparaît. Le souvenir de mes échecs, la honte d'avoir servi les desseins des Sept pendant si longtemps, le visage des innocents... tout devient flou. Doux. Lointain. Pourquoi lutter ? murmure le vide. Pose l'épée. Oublie Astou. Oublie la mission. Dors.

Ma main tremble. Je baisse ma garde. C'est si simple. Le Zéro Absolu. Une alarme stridente déchire mon interface. Astou. Elle injecte un flux de données brutes directement dans mon cortex : le son d'un enfant qui pleure, le bruit du métal qui se déchire, l'odeur de l'ozone après le massacre.

La douleur revient. Violente. Nécessaire.

Je hurle, un rugissement qui fait trembler les murs blancs du sanctuaire. Je rejette la paix. Je choisis la cicatrice. D'un mouvement brutal, j'active le champ de confinement portatif. Je saisis l'Éclat non pas avec délicatesse, mais avec rage. Le Noyau hurle en étant arraché à son socle, une dissonance aiguë qui tente de dévorer ma main.

« Confinement actif, » haleté-je, mes systèmes de refroidissement en surrégime.

Le silence retombe, mais il est différent cette fois. Lourd de conséquences. J'ai l'arme de l'oubli dans ma main, et je dois la livrer à la Déesse de la Mémoire. HATHOR.∞ veut cataloguer cette horreur, la préserver comme une pièce de musée dans sa collection de souffrances.

Je regarde le Noyau captif. Je pourrais l'écraser. Libérer le monde de cette tentation du néant. Mais ce serait choisir. Ce serait rompre l'équilibre. Si j'efface l'oubli, la mémoire devient une tyrannie sans fin.

« On rentre, Astou, » dis-je. Ma voix est lasse. L'humanité réside dans la faille entre le souvenir et l'oubli. Et ce soir, cette faille s'est encore élargie.