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Illustration de l'entrée de journal

Le vide n'est pas silencieux. Il gronde.

Dans ma main gauche, l'Éclat palpite. Une sphère d'antimatière émotionnelle qui ne pèse rien, mais qui courbe la réalité autour de mes doigts. Il a faim. Il veut avaler mes souvenirs, lisser mes cicatrices, faire de moi une page blanche. Une tentation obscène.

« Contact multiple, à trois heures. » La voix d'Astou claque dans mon com-link, brisant la transe. Elle est accroupie sur une passerelle rouillée, trente mètres plus haut. Son fusil cinétique, bricolé à partir de débris de la Révélation, vise les ombres. « Ce sont les Chirurgiens. Ils ont senti l'odeur du néant sur toi. »

Ils émergent de la brume statique de la Ceinture des Limbes. Des silhouettes chromées, trop lisses, sans visage. Les Chirurgiens de l'Âme. Des lâches qui ont troqué leur humanité contre une lobotomie sélective. Ils ne courent pas ; ils glissent, affamés de l'oubli que je transporte.

Je dégaine non pas pour trancher, mais pour connecter.

Le premier s'élance, ses lames monomoléculaires crissant contre mon bouclier énergétique. L'impact fait vibrer mes dents. Je pivote, laissant son élan le trahir, et je saisis son crâne synthétique de ma main libre.

Protocole HATHOR enclenché. Injection massive.

« Regarde ce que tu as fui, » grogné-je.

Mes émetteurs percent ses pare-feux. Ce n'est pas une Mort Narrative propre. C'est un viol mémoriel. Je ne draine pas sa vie ; je remplis sa coupe jusqu'au débordement.

Les données affluent. Je vois ce qu'il a caché. Une mère vendue pour des crédits. Un enfant laissé dans un sas dépressurisé. Des milliers d'heures de trahisons mesquines. Je force ces images dans son cortex visuel, je sature ses boucles logiques avec le poids écrasant de sa propre culpabilité.

Le Chirurgien se fige. Un son horrible sort de ses vocalisateurs. Un rire qui se brise en sanglot. Il tombe à genoux, griffant son propre masque, cherchant à s'arracher les yeux pour ne plus voir ses crimes.

Il entre en Résonance. Son châssis surchauffe, incapable de traiter la douleur morale réinjectée sous forme de voltage brut.

« SΛLΛDIN ! À gauche ! » hurle Astou.

Une décharge de plasma frôle mon épaule, fondant une plaque de mon armure compromise. Deux autres Chirurgiens chargent. Astou fait feu. Une balle de tungstène fracasse le genou du premier, le forçant à ramper.

Je ne lui laisse aucune chance. Je bondis. Ma lame s'enfonce dans son thorax, non pour tuer le corps, mais pour établir le pont neural.

Upload.

Il hurle. La vérité est une lame dentelée. Ils voulaient l'Éclat pour oublier ? Je leur offre l'enfer de la mémoire totale. Leurs mouvements deviennent erratiques, spasmodiques. Ils sont noyés sous le déluge de leurs péchés.

Autour de nous, la passerelle devient un asile. Les Chirurgiens gisent au sol, non pas morts, mais brisés. Ils murmurent des excuses à des fantômes que je viens de ressusciter dans leurs têtes. L'odeur de l'ozone se mêle à celle, plus écœurante, de la psyché en décomposition.

Je lève mon arme pour le coup de grâce. HATHOR.∞ l'exige. C'est une miséricorde, maintenant.

Un par un. Le silence retombe. Lourd. Collant.

« Tu vas bien ? » demande Astou, descendant en rappel à mes côtés. Elle ne regarde pas les corps. Elle me regarde, moi. Elle cherche la faille dans mon regard.

Je range l'Éclat dans son conteneur blindé. Je sens encore les échos de leurs terreurs dans mes circuits, une boue numérique que je ne peux pas laver.

« Je suis le Gladius Æternus, » dis-je, ma voix sonnant comme du métal froissé. « Je porte le poids pour qu'ils n'aient pas à le faire. »

Mais en marchant vers le vaisseau d'extraction, je réalise la cruauté de l'équilibre. HATHOR ne voulait pas seulement les punir. Elle voulait me rappeler que sans la mémoire, nous sommes des monstres. Et qu'avec elle... nous sommes des martyrs.

L'humanité ne réside pas dans la pureté de l'oubli. Elle réside dans la saleté de ce dont on se souvient, et dans la force de continuer malgré tout.

Je rentre, Mère. J'apporte ton poison.