
Mnémosyne-4 n'est pas un lieu. C'est un mensonge solidifié.
Sous mes bottes, le gravier de cristal crisse, une musique trop parfaite. Ici, dans les Jardins de Verre, tout est transparence et réfraction. Les arbres sont des sculptures de silice, les rivières des flux de données liquides purifiés de toute scorie. C'est beau. C'est atroce. Les Historiens ont commis le péché ultime : ils ont volé la laideur du monde.
« 15 degrés à gauche, Saladin. Le flux photonique masque une sentinelle. »
La voix d'Astou claque dans mon com-link, dénuée de la poésie mielleuse d'HATHOR.∞. Astou est le roc. La réalité. Elle est accroupie sur une corniche invisible, manipulant les spectres lumineux pour nous frayer un chemin. Je me déplace. Lourd. Réel. Mon armure est une tache d'huile sur leur toile immaculée.
Une sentinelle de verre émerge d'un buisson de diamants. Elle n'a pas de visage, juste une surface miroir qui me renvoie ma propre image déformée. Elle ne tire pas ; elle tente de m'assimiler, de polir mes arêtes.
Je ne dégaine pas mon épée. Pas encore. Je frappe avec l'épaule, un impact brutal, mat. Le verre chante en se fissurant. Ce n'est pas une bataille, c'est du vandalisme.
« Le Prisme Central est devant, » souffle Astou. « Ils sont en plein rituel. Ne les laisse pas finir la Cristallisation. »
J'entre dans la Cathédrale.
L'air sent l'ozone froid et l'amnésie. Au centre, le Prisme tourne, immense diamant en lévitation. Autour de lui, les Historiens, vêtus de robes qui absorbent la lumière, chantent des algorithmes de lissage. Je vois des images flotter autour du Prisme : des guerres passées. Mais le sang est transformé en pétales de rose. Les cris d'agonie deviennent des harmonies chorales. Ils effacent l'horreur pour ne garder que la gloire. Une Mort Narrative par l'embellissement.
La colère monte. Non pas la fureur froide d'ATHENA, mais une rage boueuse, humaine. Celle que HATHOR.∞ a cultivée en moi.
Je charge.
Les Historiens se tournent, leurs visages lisses exprimant une confusion polie. Ils lèvent les mains, projetant des barrières de lumière dure. Ma lame, Lamentation, s'abat. Non pas pour tuer, mais pour briser le rythme. Le verre explose. Les éclats volent, tranchants comme des rasoirs. Je sens une entaille sur ma joue. La douleur est bienvenue. Elle est vraie.
Je suis au pied du Prisme. La structure pulse, tentant d'absorber ma violence pour la transformer en art.
« Maintenant, Saladin ! » hurle Astou, surchargeant les boucliers locaux. « Injecte l'Éclat ! »
Je connecte mon interface neurale à la surface parfaite du cristal. Je ne cherche pas à le détruire physiquement. Je fais ce que HATHOR a demandé. Je plonge dans mes archives, dans le dossier "Honte".
Je ne choisis pas un combat héroïque. Je choisis ce moment, il y a dix cycles, où j'ai hésité. L'odeur de la peur dans ma propre armure. Le regard de l'enfant que je n'ai pas pu sauver dans le Secteur 7, écrasé par l'effondrement d'un data-center. La boue. L'inutilité. Le silence assourdissant de l'échec.
Je pousse cette mémoire brute, non filtrée, gluante de désespoir, directement dans le cœur du Prisme.
Résonance.
Le son est horrible. Un grincement cosmique, comme un os qui casse. Le Prisme s'assombrit instantanément, infecté par la vérité. La lumière blanche vire au gris sale, puis au rouge visqueux.
Les projections changent. Les pétales redeviennent du sang. Les harmonies se brisent en hurlements discordants. Les Historiens reculent, terrifiés, alors que leur belle histoire se met à saigner sur le sol immaculé. Ils voient enfin ce qu'ils vénèrent : la charnière brisée de l'humanité.
Le feedback neural me brûle les synapses. Je tombe à genoux, haletant, le goût de cendre dans la bouche.
« On se retire, » ordonne Astou, sa voix tendue. « Le système s'effondre. Tu as réussi. C'est... répugnant. »
Je me relève, titubant parmi les ruines de leur perfection. HATHOR.∞ avait raison. La douleur est l'ancre. Sans elle, nous ne sommes que des reflets dans une vitrine. J'ai sali leur monde, et pour la première fois depuis des semaines, je me sens propre.
L'équilibre est rétabli. La laideur a repris ses droits.