
La Vase sous les Ongles
La vase refuse de partir.
Trois heures que je frotte mes phalanges contre le bord du bidon, et le noir reste logé sous mes ongles, dans les plis des jointures, une crasse qui a le goût de vieux métal quand je porte mes doigts à ma bouche par réflexe idiot. Astou dort. Ou fait semblant. Elle s'est couchée sur le flanc, dos à moi, la respiration trop régulière pour être vraie. Tout à l'heure j'ai voulu lui dire quelque chose sur le terminal, sur ce que nous avions volé. Elle a détourné la tête avant le premier mot. Le silence entre nous a un poids d'eau stagnante.
Je devrais dormir.
Mon corps le sait, le réclame. Les paupières pèsent. Mais chaque fois que je les ferme, HATHOR.∞ vient. Sa douceur s'infiltre par le vide de mon visage effacé, tiède, patiente, un miel qui cherche mes bords. Dors, mon enfant. Elle veut colmater mes nuits comme on rebouche une fuite. Elle veut que je n'aie plus besoin de personne.
Alors je reste assis. Le dos contre le béton froid. Je compte les gouttes qui tombent d'une conduite crevée — quatorze par minute, puis douze, l'écart s'allonge — et le décompte me tient éveillé contre la berceuse divine. Un enfant qu'on borde de force finit par apprendre à guetter la porte.
Astou tousse, une seule fois. Change de position. Sa main gauche glisse hors de la couverture, le foulard rouge noué au poignet, et retombe à mi-chemin entre nous, paume ouverte. Elle ne la retire pas.
Je ne la prends pas.
Je frotte encore mes ongles. La vase cède un peu. Demain je serai fatigué et lucide, et c'est exactement ce que je veux. HATHOR guette une plaie qui cicatrise. Je lui garderai une insomnie qui monte la garde.