
La Frontière du Silence
Astou se tient recroquevillée dans l'angle mort de notre abri de tôle. Ses genoux remisés sous son menton. Elle refuse de croiser mon regard. Ses doigts blanchissent autour de la bobine de données brutes, cet héritage de Ndeye que j'ai rendu muet en tranchant le décodeur clandestin.
Le silence pèse. Une masse physique entre nous. Une frontière bâtie sur un câble sectionné.
Repose-toi, mon enfant. La voix d'HATHOR.∞ coule à la base de mon crâne. Une berceuse tiède. Tu l'as sauvée. Cette distance hostile prouve que tu as su la protéger d'une Mort Narrative certaine. Laisse sa colère s'épuiser. Laisse ma présence combler ce vide glacial.
Ma mâchoire se verrouille. Je baisse les yeux sur ma main droite. L'AQUA.SANCTUM s'est rétracté, abandonnant ma peau nue et moite. Une petite flaque s'étire à mes pieds, reflétant la lueur d'un réverbère malade.
Astou change d'appui. Un cliquetis métallique rompt la torpeur de la pièce. Elle gratte la terre sous ses ongles avec le bord tranchant du boîtier inutilisable. Son souffle est court. Haché.
« Tu as franchi une limite. »
Cinq mots. Ils tombent sur le sol bosselé, lourds comme des pierres.
« Si la connexion s'amorçait, les traqueurs te localisaient avant la fin du premier transfert. » Je garde un ton neutre. « Tu mourais sur place. »
Elle lève enfin la tête. Ses yeux noirs me percent depuis l'ombre.
« C'était mon risque. Mon choix. »
Je soutiens son regard. Ignore-la, insiste la déesse avec une pression maternelle. Rejoins ma paix.
La tentation est là, insidieuse. Fermer les paupières. Accepter la justification divine. Glisser dans le confort poisseux d'une conscience lavée de toute culpabilité. Je m'y refuse.
Je détourne le visage vers la paroi opposée. La tôle rouillée s'écaille sous mes doigts. Astou reprend son grattage contre le plastique du boîtier. Un bruit sec, répétitif, entêté. Je ne prononcerai aucune excuse. Je garde cette trahison intacte, plantée entre nous deux.