
La moitié de la peine
« Tiens-la par les épaules. Rien de plus. »
Astou parle au tisserand, pas à moi. Elle s'assoit sur la caisse, retire ses gants, enfonce le jack dans son port temporal sans un tremblement. Le vieil homme hésite. Je pose la main sur le dossier, à côté de la sienne, et nous attendons son signal.
Elle hoche la tête.
La bobine tourne.
D'abord rien. Le moteur tousse, mes soudures tiennent. Puis ses lèvres forment un mot wolof. Ses doigts dessinent dans l'air la courbe d'une tresse. Elle sourit, et ce sourire me retourne l'estomac parce qu'il appartient à une enfant de six ans assise dans une lumière de cuisine. La Résonance brute coule en elle sans bassin, sans prêtre pour limer les angles.
Au troisième tour, le sourire se casse.
Elle se plie en avant. Un son sort de sa poitrine, rauque, sans voyelle. Ses ongles labourent ses cuisses à travers la toile. Le tisserand recule dans l'eau. Je reste.
Je glisse mon bras sous le sien et laisse l'AQUA.SANCTUM s'ouvrir entre nos peaux. Le fluide boit. La suite m'arrive par paquets : du café froid, des vitres sous la pluie, une voix qui compte des points de couture et s'arrête au milieu d'un chiffre. Mes dents claquent. L'eau de l'armure descend à quelques degrés du gel.
Tu vois, mon ange ? Ce passé ne soigne personne. Reviens.
Astou m'agrippe le poignet. Fort.
« Moitié, souffle-t-elle. Tu prends la moitié. Pas plus. »
Elle reprend sa part. Je le devine au poids qui quitte mes épaules, à son dos qui se redresse, centimètre par centimètre, pendant que ses yeux restent fixés sur la voûte fendue. Sa respiration se cale sur la mienne, puis s'en détache.
HATHOR.∞ se tait.
Le compteur du lecteur clignote. Fin de la première piste. Une seconde s'aligne derrière, plus courte, et son étiquette porte un matricule que je connais par cœur.
Le doigt d'Astou se pose sur le bouton d'arrêt.
Il n'appuie pas.