
Le miroir vidé
Jade tire sur la bande de gaze médicale avec sa rigueur de bureaucrate. Elle serre le tissu poisseux autour de mon index tordu, cherchant à aligner des bords effilochés sur une articulation qui pointe désormais l'est quand le reste de ma main indique le nord.
Je regarde l'os dévié comme on examine une curiosité dans une vitrine. Un objet posé au bout de mon bras. Un bout de bois mort. Le craquement de la phalange n'avait déclenché aucune alarme dans la rue, et la réduction de la fracture à vif, quelques minutes plus tôt, m'a tout juste arraché un soupir poli. Le Grand Récit m'a évidé de la racine jusqu'aux nerfs.
Elle s'interrompt.
— Tu devrais grimacer, au moins.
Ses doigts restent suspendus au-dessus de la plaie. Elle attend ma réplique. Je cherche une vanne pour combler le gouffre, une blague idiote sur les médecins de KARTIKEYA.X, une pirouette pour esquiver. L'amorce s'esquisse dans ma gorge. Le texte est là, la chute aussi, mais la chaleur pour la dire manque à l'appel.
— C'est l'usage, oui.
Le murmure tombe à plat. Un silence tenace s'installe dans notre planque. La pièce n'est qu'un rectangle de béton nu traversé par un courant d'air tiède. Jade me fixe. Elle scrute la fente de mon masque, traquant la lueur de la douleur, l'étincelle de terreur d'un gamin qui vient de briser son propre corps pour faire trébucher des machines.
Il n'y a rien à trouver. Des yeux secs. Un miroir vide.
Notre Parade exige une mise monumentale, et Uzume ne fait pas crédit. Pour semer l'Incohérence dans les avenues sous tutelle, pour que les gens retrouvent le droit de rire, il faut bien payer l'addition.
Jade noue la bande d'un geste sec.
— Essaie de le plier.
Je lance la commande. Le doigt tressaute sous le tissu. L'os cliquette.
Elle range le reste du rouleau dans sa sacoche et se détourne vers le mur gris.