
Claquettes sous les balles
Les faisceaux de visée glissent sur le goudron défoncé. Trois points rouges grimpent le long des chevilles de Jade. Elle s'arc-boute, souffle coupé par l'effort. Mes talons raclent les gravats de la ruelle. Uzume chuchote sa facture entre deux battements. Ton premier coup de sang, mon chou. La racine du masque. Donne-le. Je ferme les yeux. Le souvenir d'un poing abattu sur une table, d'une injustice brûlante dans les bas-fonds de Manille-Drift... arraché. Une molaire qu'on extrait à vif. Le trou se vide instantanément. Je ne sais plus contre quoi j'ai serré les dents la première fois. L'indignation disparaît. Reste un pantin délesté de ses fils. Je repousse violemment les bras de Jade. Je trébuche. Je crache un grumeau sombre. — Barre-toi. Je pivote vers le peloton de KARTIKEYA.X. Mon genou broyé refuse l'appui ? Qu'à cela ne tienne. Je m'en sers de béquille comique. Je lève les mains, claque des doigts meurtris, et j'entame des claquettes désarticulées. Un vaudeville macabre. Le sang gicle sur la chaussée à chaque soubresaut grotesque. Je sautille droit sur les canons, les bras ballants, la tête dodelinant comme un automate déréglé. Les casques gris reculent d'un demi-pas. Leurs algorithmes de tir moulinent dans le vide. On ne paramètre pas les exécutions pour des clowns suicidaires qui dansent le charleston. Leur stupeur crée la faille. J'entends les semelles de Jade s'éloigner derrière moi. Elle court. Une première rafale part. Mon épaule éclate. Je continue de sautiller en souriant sous le métal, marionnette percée qui s'amuse d'une farce effacée. L'Incohérence réclame son dû, et Notre Parade s'achève dans la poudre. Je valse encore sous les tirs. La chair cède, les os craquent. Sans la moindre colère pour me tenir droit, combien de secondes mon corps pourra-t-il maintenir l'illusion du Grand Récit avant de s'écraser dans la boue ?