
Le gravier dans le muscle
L'aiguille passe. Elle repasse.
Jade a coincé la torche entre ses dents parce que le plafonnier a rendu l'âme avant-hier et que personne n'a eu le courage de descendre chercher une ampoule. Le faisceau bouge à chaque respiration. Ça fait danser mon épaule ouverte sur le mur d'en face, une bouche noire qui s'agrandit et se referme au rythme du souffle de quelqu'un d'autre.
Elle tire le fil. La peau se referme mal. Elle recommence.
Je regarde ses mains. Elles vont trop vite pour ce qu'elles font, elle le sait, et elle se force à ralentir en comptant tout bas — un, deux, trois, pique — comme si la méthode allait remplacer les années de médecine qu'elle n'a jamais faites. Une goutte de sueur tombe de son menton dans la plaie. Elle jure autour de la torche. Le mot sort déformé.
Il y a un éclat de gravier dans le muscle. Je le sens à chaque passage de l'aiguille.
Je ne le dis pas.
Pas par cruauté. La phrase pour la prévenir existe quelque part dans ma bouche, rangée avec les autres, et rien ne la pousse dehors. Il faudrait vouloir qu'elle s'en sorte. Le vouloir a été payé la semaine dernière, au comptoir du verre.
Elle relève la tête. Le faisceau me traverse.
— T'as pas bronché.
Elle attend. Sous le Masque, mes traits ne font rien. Je devrais mentir, répondre, grimacer un peu pour lui rendre la monnaie de sa patience. Ma nuque bascule d'un centimètre vers l'épaule. De loin, ça ressemble à un hochement.
Elle reprend l'aiguille.
Quand elle noue le dernier point, ses doigts s'attardent sur ma clavicule. Une seconde de trop. Ce contact, avant, aurait fait quelque chose. Ce soir c'est deux cents grammes de pression sur un os.
Elle coupe le fil avec les dents.
— Demain je rouvre et je sors le gravier. Il est encore dedans. Je le sais depuis le début.
Elle éteint la torche.