
La Tragédie comme Bélier
Il avance et la vapeur se givre autour de ses pas. Pas de visage. Pas de chaleur. Là où mon sonar thermique devrait lire un corps, je ne lis qu'un trou découpé dans le réel.
Mon bras d'obsidienne se tend vers les cinquante. Réflexe de bouclier. Couvrir, encaisser, crever devant eux.
Non.
Je plaque ma paume contre le sol et je crache l'infrason qui n'a plus de mots. Ta-tam. Ta-ta-tam. Le tambour de Marisol traverse le béton, remonte dans leurs tibias, force leurs cœurs à se caler sur la cadence de l'émeute.
« Donnez-lui vos morts ! »
Le Cénotaphe ouvre les bras. Le givre court vers nous, mange les couleurs, lisse les bouches. Une femme commence déjà à sourire de ce sourire propre que je connais trop bien.
Alors Jolanda lui jette le nom de son fils emmené de nuit. Lio cogne sa barre contre une carcasse et compte à voix haute les disparus du Secteur. Le vieillard au nez en sang gueule la chanson interdite que sa mère fredonnait avant la dernière correction. Malik récite ses chiffres — trois cents, quatre cents — le décompte de ses propres tombes orbitales.
Je rassemble tout. Chaque cicatrice, chaque deuil bancal, chaque mémoire que cette chose veut blanchir. Je coule le bloc dans ma Flamme et je le projette contre le Vide.
L'entité encaisse une tragédie qu'elle ne sait pas traduire. Sa carapace de silence se craquelle. Le givre reflue. Une fissure verte file le long de son flanc gelé.
Elle vacille.
Et dans cette faille, j'entends — sous le silence blanc — une autre voix prisonnière qui frappe contre les parois du Cénotaphe. Un rythme. Boum-tak. Un tambour qui n'est pas le mien.
Qui d'autre cette machine garde-t-elle enfermé dans son ventre ?