
Quatre cents mètres à découvert
Malik enroule son fil de cuivre et le range dans sa manche. Il a compris avant les autres.
Je frappe le pilier. Trois coups de pierre contre l'acier, mon alphabet depuis que ma gorge s'est refermée. Boum. Boum-tak.
Jolanda lève ses paumes emmaillotées et traduit pour ceux qui n'ont pas encore appris à lire mes coups. On traverse à découvert.
Lio proteste. Le vide entre les arches fait quatre cents mètres, la neige monte au genou, et de l'autre côté pend une station suspendue dont les câbles retombent comme des tendons sectionnés. Là-bas, des gens s'éteignent sans un mot. Ils ont cessé de raconter. Le blanc recouvre leurs noms un flocon à la fois et personne ne lève la main.
J'enfonce mon poing d'obsidienne dans la congère.
La vapeur jaillit, une colonne haute de six mètres, visible à des kilomètres. Je viens de nous offrir aux capteurs de la Stabilité comme on jette de la viande dans une fosse.
Jolanda me dévisage. Elle sait exactement ce que je fabrique.
« T'as intérêt à assumer, gamin. »
Elle cale le tambour contre sa hanche. Ses bandages cèdent au premier coup, le sang perle sur le cuir tendu, et le rythme part quand même. Celui de ma sœur. Celui que Marisol martelait sur des bidons quand la ville nous interdisait le bruit. Elle m'a appris que le tapage vaut mieux que le silence, même quand il rameute les chiens.
Nous sortons.
Quatre cents mètres nus, la vapeur dans le dos, la percussion nous claquant aux talons. Lio porte le nourrisson et jure à chaque enjambée. Malik compte les arches à voix haute. Mes plaies internes brûlent sous le gel, et cette morsure me confirme que je respire encore. La Flamme ne console pas. Elle arrache.
Des silhouettes apparaissent sur les quais. Une dizaine. Engourdies. Résignées.
Elles nous regardent venir.
Dans deux minutes elles devront trancher : la Mutation, ou nous laisser crever devant leur porte.