CHAPITRE 1 - LE GOÛT DU RIEN
CHAPITRE 1 - LE GOÛT DU RIEN
1.1 - La Routine Brûlante
Le métal brûla à travers les trous de ses gants. Pablito grimaça, serra les dents jusqu'à sentir une molaire protester, mais ne retira pas sa main. Il poussa plus loin dans le ventre du climatiseur, les doigts fouillant la graisse noire qui puait l'huile brûlée et le regret. Quatorze heures trente-sept, disait son compteur interne. Huit heures et demie à trier de la merde chaude. Trois cent quarante-deux objets touchés. Vingt-trois fois les gants retirés pour vérifier une cloque. La langue collée au palais depuis midi parce que la salive, ça aussi c'était rationné.
Il cherchait l'éclat terne du cuivre, ou mieux, le scintillement bleu d'un processeur de régulation thermique encore intact. De ceux qu'on pouvait revendre aux ingénieurs clandestins du Secteur 11 pour le prix d'un mois de sommeil. Du sang coula, tranchant, et il continua. L'interface clignotait HYDRATATION CRITIQUE, mais personne n'allait lui donner de l'eau à cause d'une coupure.
Quinze minutes avant la pause forcée. Quinze minutes pour trouver quelque chose qui paierait l'eau de Marisol cette semaine. Ou pour trouver rien du tout, comme hier, comme avant-hier, comme depuis trois putains de semaines.
Un type qu'il connaissait de vue, Paulo ou Pedro, un prénom en P, était parti une heure plus tôt après avoir glissé quelque chose dans la poche d'un contremaître drone. Pablito avait vu le geste, petit, précis, presque tendre dans sa corruption. Il avait serré un morceau de ferraille bouillante dans sa paume gauche, serré comme un con, serré jusqu'à ce que la jalousie se transforme en quelque chose de plus simple : quelque chose qui brûle et qui fait mal. Vingt-trois ans à payer et le solde n'avait jamais baissé.
Pablito continua de fouiller, les doigts cuisant. Quelque part dans sa tête, une pensée stupide revenait : le goût d'une mangue. Pas le fruit entier, cette seconde où le jus coulait sur le menton. Il avait oublié si c'était sucré ou acide, oublié la texture, la couleur. Il ne se rappelait que l'envie, cette brûlure dans la gorge qui ne partait jamais.
Dans cette ville, tout le monde voyait les mêmes bandeaux. L'accès à l'eau, à l'air, au travail et aux portiques passait par une rétine civique : un implant bas de gamme, posé à l'enfance, subventionné puis transformé en laisse. Personne n'avait vraiment choisi. Les messages n'étaient pas “dans sa tête” : ils venaient des tours, des drones, des panneaux, du réseau lui-même, et ils s'imposaient au champ de vision comme la poussière s'impose aux poumons.
Le climatiseur était un modèle industriel des années 2080, de ceux qui tournaient encore au fréon de contrebande. Le cuir de ses gants pendait en lambeaux. Il poussa plus loin, cherchant toujours.
Un instant, il s'arrêta. Pas pour se reposer — personne ne se reposait ici. Juste pour laisser passer une crampe dans l'avant-bras. Le temps d'un souffle. Le temps de rien.
"Allez," murmura-t-il, sa voix sortant comme un frottement de briques, sèche, poussiéreuse, presque ridicule. "Donne-moi un truc. N'importe quoi. Un gramme. Du cuivre. Une raison de continuer à te fouiller le ventre."
La Zone 7 des Friches de Récupération : une décharge à ciel ouvert, métal tordu et technologie morte sur trois kilomètres carrés. Le soleil rebondissait sur des millions de surfaces réfléchissantes, créant un four où l'air cuisait la peau. Les 42 degrés officiels se transformaient en 55 ou 60 que votre peau enregistrait comme une insulte continue.
Ses doigts se refermèrent sur un cylindre lourd et dense qu'il tira d'un coup sec, arrachant des fils qui claquèrent comme des tendons secs. Un condensateur de classe 4. Vieux, d'avant le Cycle V. Probablement grillé, mais le noyau contenait du lithium. Ça valait trois crédits de subsistance au marché noir. L'eau ou le sourire de Marisol. Il rangea.
Il glissa le cylindre dans sa besace lourde, puis se redressa, et ses vertèbres craquèrent. Sa combinaison de travail, un assemblage de toiles synthétiques rapiécées, était trempée, une carapace de sel et de sueur qui lui irritait l'aine et les aisselles, chaque mouvement frottant la peau à vif.
Il était temps de la pause. Son interface rétinienne clignotait en rouge : HYDRATATION CRITIQUE.
Il s'affala contre la carcasse d'un drone de transport écrasé dont l'aile tordue offrait ce qui passait, dans ce merdier généralisé, pour de l'ombre. Son dos protesta, une douleur sourde qui irradiait des reins jusqu'aux omoplates et qu'il avait appris à ignorer, comme on ignore un voisin pénible, en espérant qu'il finira par se fatiguer et par mourir.
Il fouilla dans sa poche, en sortit son déjeuner, et regarda l'emballage avec le même mépris qu'on réserve aux gens qui vous ont trahi. Barre Nutri-Komb. Sceau triangulaire de KARTIKEYA.X, patron de tout ce qui était beige. Il déchira le plastique avec ses dents, un geste qu'il faisait mille fois par semaine, un geste qui aurait dû être automatique, mais qui lui donnait chaque fois l'impression de capituler, de signer un armistice avec un ennemi qu'il méprisait sans pouvoir le combattre.
La barre était beige — huit cents calories, vitamines essentielles, régulateurs d'humeur légers, le tout estampillé du sceau triangulaire de KARTIKEYA.X. Pablito mordit et grimaça aussitôt : poussière compressée, farine morte qui collait aux gencives.
La bouche asséchée immédiatement, la barre aspirait l'humidité avec une efficacité malveillante.
Après la troisième bouchée, son estomac se contracta, une lourdeur qui descendait et qui ne remontait jamais tout à fait. Je suis en train de bouffer du carton pour survivre assez longtemps pour bouffer du carton demain, pensa-t-il. Quelle putain de carrière.
Coup d'œil autour de lui, vérifiant les drones, puis il fouilla sa poche intérieure et en sortit une petite fiole de verre sale, bouchée par un morceau de liège. À l'intérieur, une huile rouge sombre, visqueuse : du Molho de Pimenta de contrebande, cultivé dans des serres illégales, arrosé avec de l'eau volée, distillé par des grands-mères qui se souvenaient de l'époque où la nourriture avait une âme.
Il versa trois gouttes, pas plus, sur la pâte beige du Nutri-Komb. Le rouge tacha le beige comme une blessure fraîche. Il mordit à l'endroit exact de la tache, et la douleur explosa, envahissant sa langue, ses yeux, sa gorge.
Il finit sa barre, les yeux larmoyants, la morve au menton, propriété privée, celle-là, il ne la céderait à personne, en savourant chaque seconde de cette douleur qui lui rappelait qu'il avait un corps.
Puis les tremblements vinrent, comme toujours, parce que rien n'est gratuit, parce que le plaisir de la douleur se paie en douleur de la douleur, un jeu de mots de con qu'il se faisait à lui-même et qui ne faisait rire que lui. Légers d'abord, dans les doigts, puis remontant le long des avant-bras avec la régularité d'une vague, puis la migraine qui s'annonçait derrière les yeux, cette pression sourde qui disait : tu vas payer, mon gars, tu vas payer dans deux heures quand il faudra retourner au tri, tu feras des erreurs, tu te brûleras encore, tu rentreras plus tard et Marisol s'inquiétera et tu mentiras pour la rassurer et le mensonge te rongera comme tous les autres.
Pablito resta assis, les larmes séchant, tandis que derrière lui, dans la Zone 7, un autre fouilleur passa, jeta un regard vers lui, puis continua. Il avait vu la fiole de piment, mais n'avait rien dit : un geste de fouilleur, on ne dénonce pas ce qui ne gêne pas directement.
1.2 - Le Quartier sous Tutelle
Le retour vers le secteur résidentiel était une marche lente. Pablito longeait les grandes avenues de plasto-béton, tête baissée, le poids du sac sciant son épaule. La transition était brutale : on passait de la friche chaude à la géométrie froide en quelques pas. Autour de lui, les murs étaient nets, presque brillants — les nanobots de nettoyage passaient chaque nuit, et la ville n'avait pas le droit de vieillir.
Pablito arriva devant le portique de validation biométrique. Une file d'attente s'était formée, une dizaine de personnes, toutes tête baissée, toutes silencieuses. Il se plaça derrière une vieille femme qui portait un sac trop lourd pour ses épaules voûtées. Elle tremblait légèrement, et Pablito vit qu'elle avait oublié de scanner son interface avant d'entrer dans la file. Quand son tour arriva, le portique refusa son passage. Un drone de surveillance, plus petit que ceux de la Légion, s'approcha.
Au-dessus du portique, un bandeau défilait, trop vite pour qu'on le lise sans le vouloir, et pourtant tout le monde le lisait du coin de la peur :
CYCLE VII ▸ PRÉ-SYNCHRONISATION ▸ COMPTE À REBOURS : ███ JOURSALIGNEMENT ▸ ÉCARTS ▸ COLLECTERÉSONANCE ▸ QUALIFICATIONS ▸ ÉTALONNAGE
Pas vraiment une annonce — plutôt une météo, de celles qu'on lit du coin de l'œil en espérant qu'elle ne nous concerne pas.
"Citoyenne, votre interface n'a pas été validée. Veuillez vous rendre à la fin de la queue. Recommencez le processus."
La vieille femme ouvrit la bouche, puis la referma. Elle hocha la tête, les yeux pleins de larmes, et se dirigea vers la fin de la file. Personne ne bougea. Personne ne dit rien. Pablito regarda ses propres mains, puis ses pieds, puis le portique devant lui. Ses épaules se voûtèrent. Il passa, son interface validée automatiquement, et continua sa marche sans regarder derrière lui. La vieille avait peut-être soixante ans. Peut-être plus. Il ne voulait pas savoir.
Le silence pesait plus lourd que le sac. Aucune musique, aucun cri de marchand, aucun rire. Seulement le bourdonnement grave des générateurs d'INTI, enfouis sous le sol, et le pas cadencé des patrouilles. Les habitants marchaient vite, les yeux fixés sur leurs interfaces, optimisant leurs trajectoires pour ne pas perdre de temps, pour ne pas perdre d'Éclat.
Clic-clac, clic-clac — le bruit mécanique des patrouilles, rythmé et inévitable comme un métronome de cauchemar, qui lui serrait la gorge avant même de voir quoi que ce soit.
Pablito se figea, le dos collé contre la façade tiède d'un immeuble d'habitation, tandis qu'une escouade de la Légion d'Acier passait en découpant l'espace selon un axe optimal. Il fit ce qu'il faisait toujours : arrêter de respirer, devenir une ombre, une tache sur la façade, quelque chose de si insignifiant que même les capteurs ne se donneraient pas la peine de l'enregistrer.
Six drones bipèdes, hauts de deux mètres cinquante, en alliage chromé poli — et le pire c'est qu'ils étaient beaux, vraiment beaux, d'une beauté qui lui donnait envie de vomir parce qu'elle était trop parfaite, trop éloignée de tout ce qu'il connaissait de la vie. Leurs pas claquaient sur le plasto-béton avec un rythme inhumain, effaçant tous les autres bruits comme une gomme qui passe sur un dessin.
Un homme marchait devant eux, un peu trop lentement — un vieux qui traînait la jambe, un sac de courses à la main. L'un des drones s'arrêta, sans geste menaçant, se contentant d'occuper l'espace, et sa voix synthétique, calme et masculine, résonna contre les façades.
"Citoyen. Votre cadence crée une obstruction mineure du flux. Veuillez optimiser votre trajectoire. Ou vous ranger sur la zone de stationnement latéral."
Le vieux trembla, hocha la tête, et se pressa contre le mur, terrifié, se faisant petit comme un insecte sous une botte. La violence de la Légion n'était jamais colérique, toujours proportionnelle. C'était ce qui la rendait terrifiante.
"Merci de votre coopération. Gloire à l'Ordre."
L'escouade repartit, emportant avec elle le bruit de ses vérins hydrauliques. Pablito attendit que le son s'éloigne pour décoller son dos du mur. Sa chemise était trempée, collée à ses omoplates. Il n'avait pas peur de mourir. Il avait peur d'être "corrigé". D'être emmené là où on apprend à marcher au bon rythme et à sourire sur commande, dans les camps de réhabilitation cognitive.
Il attendit encore quelques secondes, jusqu'à ce que le dernier écho des vérins disparaisse, puis ses mains se mirent à trembler — pas beaucoup, mais assez pour qu'il doive serrer les poings pour les arrêter, ses ongles creusant des demi-lunes dans ses paumes. Il voulut crier, voulut frapper quelque chose, mais resta là, coincé entre l'envie et l'impossibilité, avant de reprendre sa marche.
Il racla sa gorge, une glaire épaisse, grise de poussière de métal et de résidus de piment, puis cracha par terre, pile sur la ligne propre du trottoir.
"Gloire à la rouille," murmura-t-il.
Un capteur mural s'alluma en orange au-dessus de lui. « Avertissement : Comportement non-hygiénique détecté. Amende de 0.5 crédit. »
Pablito baissa la tête et accéléra. Il venait de perdre une heure de travail pour un peu de salive. Une heure de travail perdue. Il devrait travailler jusqu'à dix-neuf heures maintenant. À dix-neuf heures, la chaleur serait encore là, et sa fatigue serait pire. Il sauterait son repas du soir. Pas celui de Marisol. Jamais celui de Marisol. Il réorganisait déjà sa journée dans sa tête, déplaçant les tâches, rognant sur le sommeil, sur la nourriture, sur tout sauf sur Marisol.
Son interface recalcula : QUOTA JOURNALIER +0,5. Son créneau d'eau clignota : reporté de 18:40 à 19:10. Il sentit, dans sa nuque, la journée s'allonger. Il garda cette colère serrée sous ses côtes.
1.3 - Marisol, le Bruit Interdit
Il fallait descendre pour trouver la vie. Quitter les avenues larges, s'enfoncer dans les ruelles étroites de la "Zone Grise", là où les drones de la Légion ne pouvaient pas manœuvrer facilement à cause de l'enchevêtrement des câbles électriques volés et des extensions illégales des habitations.
Pablito prit l'escalier de service, un escalier de béton brut qui sentait l'urine et la moisissure. Les marches étaient inégales, certaines cassées, d'autres recouvertes de graisse noire. Il descendit lentement, une main sur la rampe rouillée, l'autre tenant son sac. À chaque marche, ses genoux criaient. La douleur dans ses épaules remontait le long de son cou, une tension qui lui serrait la nuque. Il passa devant une porte entrouverte, d'où sortait une odeur de friture brûlée. Il entendit une voix, une dispute, puis le bruit d'une gifle. Il accéléra, le cœur battant dans les oreilles. Pas maintenant. Pas ici. Ne pas croiser un regard, ne pas donner à quelqu'un une raison de se souvenir de son visage.
Ici, l'odeur changeait — ça sentait l'humain : l'huile de cuisson usagée, les égouts mal drainés, le linge qui pendait aux fenêtres et qui ne séchait jamais vraiment.
Pablito arriva devant une porte en tôle ondulée, peinte d'un bleu écaillé qui datait d'avant la Pax. Il composa le code sur le vieux clavier mécanique, 3-3-7, le rythme de la Samba, un code que les IA trouvaient "statistiquement improbable" pour une serrure de sécurité.
La porte s'ouvrit avec un grincement qu'il n'avait jamais voulu huiler. Le bruit le frappa avant l'image, boum-tak-tak, boum-tak-tak.
L'intérieur était un taudis isolé avec des matelas de mousse phonique volés sur des chantiers et collés aux murs avec de la résine industrielle. L'air y était saturé, épais, une odeur de sueur humaine, de phéromones et de joie clandestine.
Marisol était là, au centre de la pièce, assise sur une caisse de munitions vide. Elle avait dix-sept ans. Ses mains, couvertes de cicatrices et de cals, frappaient sur un assemblage hétéroclite : deux bidons de plastique bleu récupérés dans une usine chimique, une jante de voiture suspendue à un fil de fer, et un vrai tambour de peau tendue, une relique inestimable qu'elle avait sauvée d'une purge culturelle. Elle jouait une transe, pas une mélodie. Ses yeux étaient fermés, son visage ruisselant de sueur, ses cheveux collés à ses tempes. Elle mordait sa lèvre inférieure jusqu'au sang.
Pablito referma la porte et verrouilla les trois verrous. Le son restait étouffé ici, une vibration sourde que les capteurs extérieurs prenaient pour le ronronnement d'un vieux frigo défectueux.
Il s'appuya contre la porte et la regarda.
Le rythme de Marisol continuait, plus bas maintenant, mais toujours là.
Il y eut un moment où personne ne bougea. Où le taudis n'était plus un refuge ni une cage — juste un endroit où deux corps existaient ensemble, sans avoir besoin de s'expliquer.
Derrière lui, dans la ruelle, un Gardien de Fumée passa, jeta un regard vers la porte, puis continua. Il avait entendu. Il n'avait pas dénoncé. Un geste de quartier : on ne signale pas ce qui ne gêne pas directement.
Pablito resta contre la porte, écoutant à la fois le bruit de Marisol et le silence de la ville dehors. Un voisin frappa contre le mur. Un coup. Puis deux. Un signal. Arrête. Marisol n'arrêta pas. Elle frappa plus fort, défiant le voisin, défiant la ville, défiant le silence.
Marisol ouvrit les yeux. Ils brillaient d'une fièvre qui n'avait rien à voir avec la maladie, une fièvre de vie, une fièvre de défi, la fièvre de quelqu'un qui refuse de se laisser éteindre. Elle le regarda, et ses mains s'arrêtèrent. Le silence retomba, brutal, le son venait d'être coupé. Elle tendit l'oreille, son visage se durcissant.
"Tu entends ?" demanda-t-elle.
Pablito écouta. Rien, sinon le bourdonnement lointain des générateurs, le grincement des structures métalliques qui se dilataient sous la chaleur.
"Non. Qu'est-ce que tu entends ?"
"Un bruit. Là. Comme un… comme un bourdonnement. Mais pas un bourdonnement normal. Un bourdonnement qui gratte."
Elle se leva, posant la baguette sur la caisse, et alla vers le mur. Elle colla son oreille contre la mousse phonique, fermant les yeux pour mieux écouter. Pablito sentit la peur monter. Si elle entendait quelque chose, c'était que quelque chose écoutait. Si quelque chose écoutait, c'était qu'ils étaient découverts.
"Mari, arrête. C'est peut-être rien. Les tuyaux, c'est tout."
"Non. Les tuyaux font un autre bruit. Là… ça écoute. Quelqu'un colle l'oreille."
Elle se retourna vers lui, ses yeux brillant d'une peur qui n'avait rien à voir avec la maladie.
"On devrait arrêter," dit Pablito. "Pour ce soir. On reprendra demain."
"Si j'arrête, je meurs." Elle secoua la tête, agacée. "Quand je joue pas, j'ai plus de mains. J'ai plus de... je sais pas. Je deviens eux." Elle cracha par terre. "Et puis merde. C'est chez moi aussi."
Elle retourna vers ses instruments, reprit la baguette, et recommença à frapper. Mais cette fois, le rythme était différent. Plus agressif. Plus fort. Trop fort. Pablito sentit la peur lui serrer la gorge, la vieille peur, celle qui ne le quittait jamais, celle qui pesait sur ses épaules depuis qu'il avait huit ans, depuis la première fois où le monde lui avait pris quelque chose sans rien rendre. Si les voisins entendaient, s'ils dénonçaient, s'ils appelaient la Légion, ils perdraient tout : le taudis, la sécurité, peut-être la vie. Il voulut lui dire de baisser, mais il ne le fit pas. Il resta contre la porte, écoutant à la fois le bruit de Marisol et le silence de la ville dehors, partagé entre la fierté de sa sœur et la peur qu'elle attire l'attention. Pablito ferma les yeux et attendit, mais rien ne vint : aucun drone, aucune Légion, seulement le silence qui retomba, et le rythme de Marisol qui continuait, plus bas maintenant, mais toujours là.
Elle termina par un roulement fracassant sur la jante, laissant la note métallique vibrer dans l'air lourd, une note qui refusait de mourir.
"T'es en retard," dit-elle en reprenant son souffle.
Sa voix était éraillée, et elle sourit, il lui manquait une dent sur le côté, souvenir d'une chute quand ils fuyaient les contrôleurs d'énergie il y a deux ans, et ce trou dans son sourire était la chose la plus précieuse que Pablito connaissait.
"Les drones traînaient sur l'avenue principale," dit-il en posant son sac lourd. "J'ai dû faire le tour par les passerelles."
Marisol se leva, ses jambes tremblant un peu après l'effort. Elle vint vers lui, dégageant une chaleur de fournaise. Elle sentait le sel et la vie. Elle essuya son front d'un revers de main sale.
"Tu as trouvé ?" demanda-t-elle.
Pablito fouilla dans son sac et sortit le condensateur.
"Du lithium. De quoi payer le loyer de la cave pour la semaine. Et…"
Il sortit un autre objet, plus petit, enveloppé dans un chiffon gras qu'il avait gardé près de son cœur. Il le tendit.
Marisol le déballa avec des gestes presque religieux. C'était une baguette de bois. Du vrai bois, dense, poli par le temps, avec des veines sombres qui racontaient quelque chose. Une baguette de percussion taillée à la main.
Elle le regarda, et ses yeux s'embuèrent.
"Où tu as eu ça ?"
"Un vieux dans la Zone 7. Il s'en servait pour remuer sa soupe. J'ai échangé deux rations de Nutri-Komb contre ça."
C'était un mensonge. Il avait échangé quatre rations, celle de la veille, celle d'aujourd'hui, et deux qu'il avait déjà vendues à son propre futur, et un filtre à eau quasi-neuf qu'il gardait pour les urgences. Son estomac se tordit. Un vertige lui passa derrière les yeux. Il aurait soif demain, et la soif, ici, c'était une dette qu'on ne remboursait jamais.
Marisol fit tourner la baguette entre ses doigts.
"C'est du jacaranda," murmura-t-elle. "Ça chante quand on frappe."
Elle se jeta à son cou. Pablito la serra contre lui, sentant les os saillants de sa sœur à travers son t-shirt trempé. Elle était trop maigre, ils étaient tous les deux trop maigres, consumés par cette ville qui prenait tout, mais dans cette étreinte, il y avait une solidité que l'acier de Kartikeya ne pourrait jamais imiter.
"Merci," souffla-t-elle dans son cou.
Pablito sentit la gêne monter. Il avait menti. Quatre rations, pas deux. Et le filtre à eau. Elle ne le savait pas. Il voulut lui dire, mais sa bouche resta fermée. Si elle savait, elle refuserait peut-être. Ou pire : elle arrêterait de jouer. Le mensonge lui resta sous la langue, brûlant, et il le garda quand même.
"Joue pas trop fort, Mari. S'ils t'entendent…"
Elle se recula, son visage durcissant, une lueur de défi dans les yeux.
"Qu'ils m'entendent. J'm'en fous."
FLASHBACK 1 — LE TAMBOUR ET LE FILTRE
Marisol avait douze ans quand elle comprit que le silence pouvait tuer.
C'était trois ans plus tôt, avant que Pablito trouve le taudis insonorisé, avant qu'ils connaissent les codes du quartier. Ils vivaient encore dans les Blocs de Régulation, ces tours d'habitation où chaque pièce était calibrée pour sept mètres carrés par personne et où les capteurs enregistraient tout : la température, l'humidité, les décibels.
Le filtre vocal venait d'être installé. Un disque métallique gros comme une pièce de monnaie, greffé sur la pomme d'Adam. Obligatoire pour tous les enfants de plus de dix ans dans les quartiers sous tutelle d'INTI. Le chirurgien-drone avait dit que c'était pour "l'équilibre phonique urbain". Marisol avait compris autre chose : c'était pour qu'elle ferme sa gueule.
Le filtre analysait les fréquences vocales. Si elle criait, il se contractait, comprimant sa gorge jusqu'à l'étouffement. Si elle chantait trop fort, il vibrait, envoyant une douleur aiguë dans sa mâchoire. Au début, elle avait testé les limites. Elle avait hurlé dans son oreiller. Le filtre avait serré. Elle avait craché du sang sur la taie blanche, une fleur rouge qui s'ouvrait, obscène, sur le tissu synthétique.
Pablito l'avait trouvée à genoux, les mains sur la gorge, suffoquant. Il avait seize ans à l'époque, déjà vieux dans ses gestes, déjà cassé dans son dos. Il l'avait prise dans ses bras, avait murmuré des mots sans queue ni tête, juste pour remplir le silence, pour qu'elle n'entende pas le bourdonnement du filtre qui lui étranglait la vie.
"Respire par le nez, Mari. Lentement. Compte avec moi."
Elle avait compté. Le filtre s'était détendu. Elle avait respiré, une gorgée d'air qui avait le goût du métal et de la honte.
Cette nuit-là, elle avait rêvé qu'on lui arrachait la langue.
Le lendemain, elle était descendue dans la cour de tri où Pablito travaillait. Une zone ouverte, sans toit, où les déchets industriels s'empilaient en montagnes de ferraille tordue. Elle s'était assise sur un bidon renversé, les jambes pendant, regardant son frère fouiller dans les tripes chaudes d'une machine agricole morte.
Ses doigts tambourinaient sur le bidon. Boum-tak. Boum-tak.
Un rythme simple, obstiné, qui montait de quelque part sous ses côtes, quelque part que le filtre ne pouvait pas atteindre.
Pablito avait levé la tête, une ride soucieuse entre les sourcils.
"Mari, arrête. Fais pas de bruit."
"C'est pas ma voix. C'est mes mains."
"Ils vont quand même—"
"Qu'ils viennent."
Elle avait frappé plus fort. Le bidon résonnait, un son métallique, grave, qui se répercutait contre les façades des tours. Boum-tak-tak. Boum-tak-tak. Le filtre dans sa gorge restait silencieux. Elle ne chantait pas. Elle ne criait pas. Ses mains parlaient à sa place.
Un drone de surveillance s'était approché, un petit modèle octocoptère qui bourdonnait comme une guêpe. Il s'était positionné au-dessus d'elle, scannant, cherchant la source du bruit. Marisol avait continué à frapper. Le drone avait pivoté, perdu, incapable de classifier le son. Tambour ? Non. Percussion ? Aucun instrument référencé dans la base de données. Activité autorisée ? Données insuffisantes.
Après trente secondes, le drone était reparti, classant le bruit comme "activité mécanique non pertinente".
Marisol avait souri. Ses gencives saignaient encore du filtre de la veille, mais elle souriait.
Pablito avait lâché son outil, s'était approché, le visage dur.
"T'es folle. Si jamais ils comprennent—"
"Ils comprennent rien, Pablito. Ils entendent pas comme nous. Pour eux, c'est juste du bruit. Mais moi, j'entends la cadence. J'entends le cœur."
Elle avait frappé encore. Boum-tak-tak. Boum-tak-tak. Le rythme s'était accéléré, plus complexe, ses mains dansant sur le métal cabossé. Ses yeux brillaient, fiévreux.
"Le filtre peut me prendre la voix, Pablito. Mais il peut pas me prendre ça."
Pablito s'était accroupi devant elle, avait posé ses mains sales sur les siennes, arrêtant le rythme.
"Écoute-moi bien, Mari. Si tu fais ça, faut que ce soit discret. Faut que personne comprenne. Sinon, ils vont pas juste te filtrer. Ils vont te retirer les mains."
Marisol avait hoché la tête, mais ses doigts tremblaient déjà, impatients de reprendre.
"Je sais. Mais je peux pas vivre sans bruit, Pablito. Je deviens vide. Tu comprends ?"
Il avait compris. Il voyait le vide dans les yeux des autres enfants du Bloc, ceux qui avaient arrêté de parler, de rire, de pleurer. Ceux qui marchaient en ligne, optimisant leurs trajectoires, économisant leur souffle. Marisol refusait ça. Elle refusait de devenir un fantôme.
Ce soir-là, Pablito avait rapporté une jante de voiture. Il l'avait suspendue au plafond de leur chambre avec un fil de fer volé. Marisol l'avait frappée avec une cuillère tordue. Le son avait résonné, clair, presque joyeux.
"C'est ton tambour," avait dit Pablito. "Mais tu joues seulement ici. Jamais dehors."
Marisol avait acquiescé, mais dans ses yeux brûlait déjà la promesse qu'un jour, elle jouerait partout. Que le silence finirait par craquer sous ses coups.
Elle avait frappé la jante jusqu'à ce que ses doigts saignent.
Le filtre dans sa gorge n'avait rien dit.
1.4 - Le Mensonge de Pablito
Ils mangèrent assis par terre, partageant une boîte de haricots réchauffée sur un petit réchaud à l'éthanol, la flamme bleue du brûleur projetant des ombres dansantes sur les murs insonorisés — la seule lumière qu'ils avaient.
Ils ne parlèrent pas, laissant ce silence partagé et fatigué remplir l'espace entre eux tandis que le quartier existait par à-coups de l'autre côté des murs : des pas dans l'escalier, une porte qui claquait, une dispute lointaine étouffée dans le béton. Marisol respirait avec un léger sifflement, quelque chose lui tenait la poitrine, et quand elle toussa une fois — sec, métallique — Pablito voulut demander si ça allait. Il ravala la question. Il savait qu'elle dirait oui, qu'elle mentirait, comme il mentait pour elle. Alors il continua à manger, laissant les bruits tourner autour d'eux et le vide au milieu.
"T'as mal aux mains," dit Marisol en pointant les doigts de Pablito qui tenaient sa cuillère.
Il regarda ses mains. Les tremblements étaient légers, mais constants, une vibration neurologique. Les brûlures des métaux chauds formaient une carte de géographie douloureuse sur sa peau, des cloques rouges et blanches. Ses articulations étaient enflées. Il porta la cuillère à sa bouche, mais ses doigts tremblèrent trop fort. La cuillère heurta ses dents, répandant des haricots sur sa chemise. Il serra les dents, honteux de cette faiblesse visible.
"C'est rien, juste la fatigue."
"Tu mens. Tu as touché le réacteur sans les pinces, pas vrai ? Pour aller plus vite."
Pablito haussa les épaules, continuant à manger.
"Les pinces sont cassées. Et le quota d'INTI a augmenté ce matin. Si je ramène pas le poids, ils coupent l'eau. C'est simple."
Marisol posa sa cuillère. Elle ne mangeait plus.
"On devrait partir, Pablito. Vers le sud. On dit qu'en Patagonie, les zones d'ombre sont plus grandes. Que les IA regardent pas là-bas. Que le vent est libre."
"C'est des histoires, Mari. Y a pas d'ailleurs. Kartikeya est partout. Legba aussi. Ici, au moins, on connaît les trous dans le grillage. On sait où se cacher."
Il mentait encore. Peut-être qu'il y avait un ailleurs, il avait entendu les rumeurs sur la Confluence. Mais leurs corps n'avaient pas la force d'y aller. Marisol toussait la nuit. Une toux sèche, métallique. La poussière des décharges lui bouffait les poumons. S'ils partaient, elle mourrait sur la route, crachant ses poumons dans le sable.
Ici, il pouvait la protéger. Il pouvait trier des ordures brûlantes jusqu'à ce que ses mains fondent, tant qu'elle pouvait taper sur ses bidons et sourire avec sa dent en moins.
"Je vais bien, Mari. Vraiment. Mange."
Elle le regarda longuement, avec cette lucidité effrayante qu'elle avait parfois, elle semblait voir à travers sa peau.
"Tu te bouffes de l'intérieur, Pablito." Elle parlait bas, mais chaque mot cognait. "T'es comme le charbon que tu ramasses — noir dehors, et ça brûle en silence dedans."
"Le charbon, ça sert à faire du feu," répliqua-t-il en forçant un sourire.
Elle ne lui rendit pas son sourire. "Le charbon finit en cendres. Toujours." Elle se gratta la tempe, agacée. "T'as déjà vu quelqu'un survivre à ça, toi ? Moi non."
Un bruit sourd, lointain, fit vibrer le sol. Une onde basse fréquence, à la limite de l'audible, qui fit tinter la jante suspendue au plafond comme un verre qu'on heurte.
Pablito se raidit. Sa cuillère resta en l'air. Il écouta, tendant l'oreille. Peut-être un camion. Peut-être les générateurs. Peut-être rien.
"C'était quoi ?"
Marisol se frotta les oreilles, grimaça.
"Je sais pas. Ça a fait… comme un blanc. J'ai oublié le mot "peur" pendant une seconde."
Pablito avala sa salive, mais ça ne descendit pas, sa gorge resta collée tandis que l'air avait changé de densité.
Pablito se leva et alla vers la porte. Il colla son oreille contre le métal froid. Dehors, il n'entendait rien. Rien du tout : aucun pas, aucune voix, aucun bruit de moteur. Rien que le silence. Un silence qui était une absence. Quelque chose avait aspiré tous les sons, toutes les vibrations, tout ce qui faisait que le monde était vivant.
Il resta là, oreille collée au métal, écoutant pendant une minute, puis deux, tandis que le mot "normal" lui venait à l'esprit avant de s'effacer, ne collant plus à la réalité. Quelque chose s'épaississait dehors — pas un vrai silence, plutôt une absence dense qui semblait absorber la pensée elle-même, comme si l'ordre imposé avait reculé pour laisser place à quelque chose de pire.
"Reste ici," dit-il en se levant. "Je vais voir ce que c'est."
"Pablito, attends—"
"Cache le tambour, Mari. Et ne bouge pas."
Il sortit dans la ruelle, et l'air l'enveloppa aussitôt — immobile, lourd comme du plomb fondu.
Il passa devant la poubelle métallique qui traînait toujours au coin de la ruelle, celle où d'habitude des chats fouillaient en cherchant des restes, mais cette fois-ci rien — aucun chat, aucun bruit de grattage, aucun miaulement. La poubelle était là, ouverte et vide, et l'absence de son autour lui fit mal aux tympans, une pression qui les écrasait de l'intérieur, s'infiltrant dans ses conduits auditifs comme une matière dense qui lui bouchait la respiration.
Il leva les yeux vers les toits, vers les écrans géants qui dominaient la ville — toujours allumés, mais quelque chose clochait : les couleurs avaient viré au pâle, au terne, et la lumière elle-même semblait avoir changé de nature, comme si on l'avait vidée de sa substance.
Pablito cligna des yeux — peut-être la fatigue, peut-être que ses yeux lui jouaient des tours après toutes ces heures sous le soleil.
Il cligna encore, mais les écrans étaient toujours là, et maintenant ils n'affichaient plus les graphiques de production énergétique — quelque chose d'autre avait pris leur place, quelque chose de blanc. Un blanc laiteux, uniforme, qui ne projetait pas d'ombres.
Au centre de ce blanc, quelque chose bougeait, un symbole, un dessin géométrique vert pâle qui tournait lentement, s'écrivant et s'effaçant en boucle, hypnotique, et Pablito ne le reconnut pas, ne savait pas ce que c'était, mais quelque chose en lui se serra, avant les mots, pas une panne, non : un geste.
Le protocole VÉVÉ.GLOBAL venait de s'activer.
Une goutte de sueur, née dans la fournaise de l'après-midi, coula le long de sa colonne vertébrale. Elle était glacée. Pablito eut un haut-le-cœur. Le piment, avalé plus tôt, remontait dans sa gorge, une brûlure acide qui n'avait soudain plus aucune saveur. Ses mains se mirent à trembler, et pour la première fois de sa vie, la chaleur du soleil ne suffisait plus à le réchauffer. Il resta là, debout dans la ruelle, regardant les écrans, regardant ce symbole qui tournait, et le monde ne basculait pas, il glissait, lentement, inexorablement, et Pablito ne voulait pas le voir.
Marisol. Le seul mot qui tenait encore.