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CHAPITRE 1 - LE GOÛT DU RIEN

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CHAPITRE 1 - LE GOÛT DU RIEN

PROLOGUE — La Nuit du Dernier Choix

Il avait trois secondes pour choisir qui brûlerait.

L’armure Sol Invictus lui mangeait la cage thoracique, les plaques de titane-organique soudées à ses côtes par des mois de fusion et de douleur, et le métal fondait. Pas une métaphore. Le métal fondait pour de vrai, les nanites saturées, la couche de carbone qui se liquéfiait sous les 1 200°C du réacteur INTI percé dans son dos, et la chair en dessous qui commençait à cuire.

À sa gauche : un vieil homme. Soixante-dix ans, peut-être plus, les mains tordues par l’arthrose et des décennies de tri dans les Friches, un genou à terre dans les gravats, la poutre d’acier en travers de la jambe. Du sang noir lui sortait de la bouche. Il essayait de parler mais ça donnait rien, un gargouillis mouillé, le son que fait un corps quand il a plus assez de souffle pour former des mots.

À sa droite : la gamine. Pas de nom. Six ans, peut-être sept. Des yeux trop grands pour sa figure, des tresses défaites qui pendaient dans la poussière, et ce calme obscène des gosses qui ont déjà vu trop de merde pour avoir peur. Le plafond s’effondrait au-dessus d’elle, cinq tonnes de béton armé suspendues à une armature qui gémissait, et chaque seconde comptait comme un ongle qu’on arrache.

Deux secondes.

Son bras droit, la masse noire, le bras qui avait cessé d’être humain depuis le pacte, pouvait soulever la poutre. Ou retenir le plafond. Jamais les deux. Pas à cette température, pas avec le seuil qui hurlait dans ses veines comme un animal piégé.

Le vieil homme le regarda. Ses yeux, lucides malgré le sang, trouvèrent les siens.

Il dit un mot. Ou essaya. Pablito lut sur ses lèvres : elle.

La gamine resta muette. Elle tenait contre sa poitrine un morceau de tôle rouillée, serré comme un doudou, et elle le fixait avec cette patience terrifiante des enfants qui attendent qu’on décide de leur sort.

Une seconde.

L’armure craqua. Une plaque du flanc gauche se décolla, emportant avec elle un lambeau de peau carbonisée. La douleur fut si aiguë qu’elle traversa tout, le seuil, les nanites, les couches de métal mort, et lui arracha un cri qui ressemblait au nom de sa sœur.

Il choisit.

Son corps bougea avant sa tête. Le bras droit plongea, les doigts noirs se refermèrent, les muscles d’acier et de chair fondue firent ce qu’ils savaient faire — soulever, pousser, arracher.

Le bruit du monde qui s’effondre couvrit le reste.

Puis le blanc et le néant. Et cette odeur de sa propre viande cuite qui lui tapissait la trachée.

Quand il rouvrit les yeux, ses jambes avaient cédé dans les décombres fumants. Du sang sur ses mains, le sien, celui de quelqu’un d’autre, impossible à distinguer. De la poussière de béton dans les poumons. Le goût du fer et de la cendre sur la langue.

Il chercha à gauche. Chercha à droite.

L’un des deux était sauvé. L’autre, il savait plus. Le souvenir s’arrêtait là, net, comme une page arrachée. Son cerveau avait décidé que cette information était trop lourde à porter et l’avait jetée dans un puits sans fond.

Il resta à genoux, les mains tremblantes. L’armure fumait encore.

Il avait choisi.

Et il ne se souvenait plus qui il avait laissé mourir.


SIX MOIS PLUS TÔT


1.1 - La Routine Brûlante

Le métal lui bouffait les doigts à travers les trous de ses gants, cette brûlure vicieuse qui s’infiltre et qui creuse jusqu’à l’os sans jamais s’arrêter.

Pablito grimaça et serra les dents jusqu’à sentir sa molaire droite gueuler, mais il retira pas sa main. Il poussa plus profond dans les tripes du climatiseur, les doigts fouillant la graisse noire qui puait l’huile cramée et les regrets d’usine.

Son compteur interne affichait quatorze heures trente-sept, ce qui voulait dire huit heures et demie à trier de la merde chaude. Trois cent quarante-deux objets touchés, vingt-trois fois les gants retirés pour vérifier les cloques qui gonflaient sous la peau.

Il avait la langue collée au palais depuis midi parce que l’eau aussi c’était rationné. Tout était rationné.

Il cherchait l’éclat terne du cuivre. Ou mieux, le scintillement bleu d’un processeur de régulation thermique encore intact, de ceux qu’on pouvait refiler aux ingénieurs clandestins du Secteur 11 pour le prix d’un mois de sommeil.

Du sang coula, tranchant et chaud sur ses phalanges à vif, mais il continua.

L’interface clignotait HYDRATATION CRITIQUE.

Quinze minutes avant la pause forcée.

Quinze minutes pour trouver un truc qui paierait l’eau de Marisol cette semaine. Ou pour trouver que dalle, comme hier, comme avant-hier, comme depuis trois putains de semaines où la Zone 7 le recrachait les mains vides et les poches pleines de poussière.

Un type qu’il connaissait de vue (Paulo ou Pedro, un prénom en P) était parti une heure plus tôt après avoir glissé un objet dans la poche d’un contremaître drone.

Le geste avait été petit et précis, d’une tendresse obscène dans sa corruption ordinaire.

Il avait serré un morceau de ferraille bouillante dans sa paume gauche, serré comme un con, serré jusqu’à ce que la jalousie se transforme en rage.

Vingt-trois ans à payer et le solde avait jamais baissé d’un centime. Une dette plantée en lui, vingt-trois ans de rouille et pas un centime de moins.

Il continua de fouiller, les doigts cuisant dans la graisse chaude.

Derrière les yeux, une pensée stupide revenait en boucle. Le goût d’une mangue. Le fruit lui-même s’était effacé ; il lui restait cette seconde où le jus coulait sur le menton. Il avait oublié si c’était sucré ou acide. Oublié la texture. La couleur.

Il se rappelait que l’envie. Cette brûlure dans la gorge qui partait jamais. Qui le réveillait la nuit avec le ventre qui criait.

Sa rétine civique pulsa dans l’oeil gauche, un flash blanc qui lui bouffa la vision pendant une demi-seconde. Il manqua le rebord d’une plaque de métal. Se coupa le pouce. Jura. L’implant se recalibra, renvoyant ses données au réseau : position, pouls, quota restant. Un mouchard greffé dans l’iris à six ans, sans qu’on lui demande si c’était oui ou non.

Le cuir de ses gants pendait en lambeaux, les coutures éclatées laissant voir la chair rouge en dessous, mais il poussa plus loin, cherchant toujours.

Un instant, il s’arrêta, juste pour laisser passer une crampe dans l’avant-bras qui lui tordait le muscle. Le temps d’un souffle. Le temps de rien.

« Allez, » grogna-t-il, sa voix sortant comme un frottement de briques sèches, poussiéreuse et presque ridicule dans ce désert de ferraille. « Donne-moi un truc. N’importe quoi. Un gramme de cuivre. Une putain de raison de continuer à te fouiller le ventre. »

La Zone 7 des Friches de Récupération s’étalait autour de lui : trois kilomètres carrés de métal tordu et de technologie morte. Le soleil rebondissait sur des millions de surfaces réfléchissantes et chaque reflet lui brûlait la rétine, le forçant à plisser les yeux jusqu’à la migraine. Sa combinaison lui collait au dos sous une croûte de sel et de crasse.

Ses doigts se refermèrent sur un cylindre lourd et dense qu’il tira d’un coup sec. Arrachant des fils qui claquèrent comme des tendons secs sous la lame d’un boucher.

Un condensateur de classe 4, vieux, d’avant le Cycle V, probablement grillé mais le noyau contenait du lithium.

Ça valait trois crédits de subsistance au marché noir : l’eau ou le sourire de Marisol. Il rangea.

Il glissa le cylindre dans sa besace lourde. Puis se redressa et ses vertèbres craquèrent une par une, tac, tac, tac, du sacrum à la nuque.

Sa combinaison de travail était trempée. Une carapace de sel et de sueur qui lui irritait l’aine et les aisselles. Chaque mouvement frottant la peau à vif.

Temps de pause.

Son interface rétinienne clignotait en rouge : HYDRATATION CRITIQUE.

Il s’affala contre la carcasse d’un drone de transport écrasé dont l’aile tordue offrait ce qui passait pour de l’ombre. Son dos protesta. Une douleur sourde qui irradiait des reins jusqu’aux omoplates.

Sa main fouilla dans sa poche. En sortit son déjeuner. L’emballage lui renvoya le même mépris qu’on réserve aux gens qui t’ont poignardé dans le dos.

Une barre Nutri-Komb au sceau triangulaire de KARTIKEYA.X, patron de tout ce qui était beige et dégueulasse.

Ses dents déchirèrent le plastique, un geste qu’il faisait mille fois par semaine et qui lui donnait chaque fois l’impression de capituler.

La barre était beige, huit cents calories, vitamines essentielles et régulateurs d’humeur légers, le tout estampillé du sceau triangulaire de KARTIKEYA.X.

Pablito mordit et grimaça aussitôt devant cette poussière compressée, cette farine morte qui collait aux gencives comme du plâtre mouillé.

Sa bouche s’assécha en deux secondes, la barre aspirant l’humidité avec une efficacité malveillante qui lui laissait la langue comme du carton.

Après la troisième bouchée, son estomac se contracta. Une lourdeur qui descendait et qui remontait jamais tout à fait.

Bouffer du carton pour survivre assez longtemps pour bouffer du carton demain. Carrière de merde.

Coup d’oeil autour de lui. Vérifiant les drones.

Puis il fouilla sa poche intérieure et en sortit une petite fiole de verre sale, bouchée par un morceau de liège, contenant une huile rouge sombre et visqueuse. Du Molho de Pimenta de contrebande, cultivé dans des serres illégales, arrosé avec de l’eau volée, distillé par des grands-mères qui se souvenaient de l’époque où la nourriture avait une âme, où bouffer c’était pas juste survivre.

Il versa trois gouttes. Pas plus. Sur la pâte beige du Nutri-Komb.

Le rouge tacha le beige comme une blessure fraîche, du sang sur du béton.

Il mordit à l’endroit exact de la tache et la douleur explosa, lui brûlant les sinus jusqu’au cerveau.

Il finit sa barre les yeux larmoyants, la morve au menton (propriété privée celle-là, il la céderait à personne), savourant chaque seconde de cette douleur qui lui rappelait qu’il avait un corps.

Les spasmes vinrent : légers dans les doigts, remontant le long des avant-bras, puis la migraine derrière les yeux. Cette pression sourde qui disait : tu vas payer mon gars, tu vas payer dans deux heures quand il faudra retourner au tri.

Pablito resta assis, les larmes séchant sur ses joues crasseuses, tandis que derrière lui dans la Zone 7 un autre fouilleur passa. Lui jeta un coup d’oeil puis continua.

La fiole de piment avait pas échappé à son regard, mais il avait rien dit. Un geste de fouilleur. On dénonce pas ce qui gêne pas directement.

Le type hésita quand même. Se retourna.

« T’as de l’eau ? »

« Non. »

« Moi non plus. »

Il se gratta la nuque. Se racla la gorge. Cracha par terre un truc jaune et épais.

« Ça fait combien d’heures ? »

« Huit et demie. »

« Putain. » Il leva les yeux vers le ciel. « Il fait chaud. »

« Ouais. »

« Bonne continuation. »

Il repartit. Pablito le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse. Il connaissait même pas son nom.

1.2 - Le Quartier sous Tutelle

Le retour vers le secteur résidentiel se faisait lentement. Une procession de douleur. Pablito longeait les grandes avenues de plasto-béton, tête baissée, le poids du sac sciant son épaule.

Un lézard traversa le trottoir devant lui. Vif, minuscule, la queue cassée. Il disparut dans une lézarde que les nanobots avaient pas encore comblée. Bon courage, petit.

Autour de lui les murs étaient nets. Presque brillants. Les nanobots de nettoyage passaient chaque nuit et la ville avait pas le droit de vieillir. Interdiction de montrer ses rides.

Pablito arriva devant le portique de validation biométrique.

Une file d’attente s’était formée, une dizaine de personnes tête baissée.

Il se plaça derrière une vieille femme. Elle avait oublié de scanner son interface avant d’entrer dans la file.

Quand son tour arriva, le portique refusa son passage. Un drone de surveillance s’approcha.

Au-dessus du portique, un bandeau défilait :

CYCLE VII ▸ PRÉ-SYNCHRONISATION ▸ COMPTE À REBOURS : ███ JOURSALIGNEMENT ▸ ÉCARTS ▸ COLLECTE

« Citoyenne, votre interface n’a pas été validée. Veuillez vous rendre à la fin de la queue. Recommencez le processus. »

La vieille femme baissa le front, les yeux pleins de larmes, et se dirigea vers la fin de la file.

Personne ne bougea.

Pablito passa, son interface validée automatiquement, et continua sa marche sans regarder derrière lui.

Aucune musique, aucun cri de marchand : rien que le bourdonnement grave des générateurs d’INTI enfouis sous le sol, et le pas cadencé des patrouilles. Jolanda passait de l’autre côté de la rue, sa jupe rapiécée de trois couleurs différentes. Elle lissa le même pli, celui du genou gauche, d’un geste machinal qui durait exactement deux secondes. Puis elle continua sans le voir.

Les habitants marchaient vite, les yeux fixés sur leurs interfaces, optimisant leurs trajectoires pour pas perdre de temps, pour pas perdre d’Éclat.

Clic-clac, clic-clac : le bruit des patrouilles lui comprimait le sternum avant même qu’il les voie.

Pablito se figea, le dos collé contre la façade tiède d’un immeuble, tandis qu’une escouade de la Légion d’Acier passait.

Il fit ce qu’il faisait toujours : arrêter de respirer, devenir une tache sur la façade, si insignifiante que même les capteurs se donneraient pas la peine de l’enregistrer.

Six drones bipèdes, hauts de deux mètres cinquante, en alliage chromé poli. Et le pire c’est qu’ils étaient beaux, d’une beauté qui lui retournait les tripes parce qu’elle était trop parfaite, trop éloignée de tout ce qu’il connaissait de la vie.

Leurs pas claquaient sur le plasto-béton avec un rythme inhumain.

Un homme marchait devant eux, pas assez vite, un vieux qui traînait la jambe avec un sac de courses à la main.

L’un des drones s’arrêta, sa voix synthétique claqua contre les façades.

« Citoyen. Votre cadence crée une obstruction mineure du flux. Veuillez optimiser votre trajectoire. Ou vous ranger sur la zone de stationnement latéral. »

Le vieux tressaillit et se pressa contre le mur, se faisant petit.

« Merci de votre coopération. Gloire à l’Ordre. »

L’escouade repartit, emportant le bruit de ses vérins hydrauliques.

Pablito attendit que le son s’éloigne. Il avait pas peur de mourir. Il avait peur d’être « corrigé ». D’être emmené dans les camps de réhabilitation cognitive où ils te découpent le cerveau et te recousent en souriant.

Ses mains se mirent à convulser. Pas beaucoup mais assez pour qu’il doive serrer les poings. Ses doigts comptèrent les coutures de sa combinaison, une, deux, trois, un geste de rien, un tic de fouilleur qui cherche à se raccrocher.

Il reprit sa marche.

Il cracha par terre, pile sur la ligne propre du trottoir.

« Gloire à la rouille, » lâcha-t-il.

Un capteur mural s’alluma en orange au-dessus de lui.

« Avertissement : Comportement non-hygiénique détecté. Amende de 0.5 crédit. »

Pablito rentra la tête dans les épaules et accéléra.

Une heure de travail. Pour un crachat.

Il devrait travailler jusqu’à dix-neuf heures maintenant. À dix-neuf heures la chaleur serait encore là et sa fatigue serait pire.

Son interface recalcula : QUOTA JOURNALIER +0,5. Son créneau d’eau : reporté de 18:40 à 19:10.

Son repas du soir sauterait. Pas celui de Marisol. Jamais celui de Marisol.

Il garda cette colère serrée sous ses côtes.

1.3 - Marisol, le Bruit Interdit

Il fallait descendre pour trouver la vie.

Quitter les avenues larges. S’enfoncer dans les ruelles étroites de la « Zone Grise ». Là où les drones de la Légion pouvaient pas manoeuvrer à cause de l’enchevêtrement des câbles électriques volés et des extensions illégales des habitations qui poussaient comme des tumeurs sur les façades.

Pablito prit l’escalier de service.

Un escalier de béton brut qui puait la pisse et le moisi. Cette odeur grasse de vie humaine qui refuse de crever. Les marches étaient inégales. Certaines cassées.

Marche après marche. Une main sur la rampe rouillée.

À chaque marche ses chevilles protestaient.

Il passa devant une porte entrouverte d’où sortait une odeur de friture brûlée. Une voix. Une dispute. Puis le bruit d’une gifle.

Ses pas accélérèrent. Le coeur battant dans les oreilles.

Ici l’odeur changeait : ça sentait l’humain, l’huile de cuisson usagée, les égouts mal drainés, le linge qui pendait aux fenêtres et qui séchait jamais tout à fait.

Pablito arriva devant une porte en tôle ondulée. Peinte d’un bleu écaillé qui datait d’avant la Pax.

Il composa le code sur le vieux clavier mécanique. 3-3-7, le rythme de la Samba. Un code que les IA trouvaient « statistiquement improbable » pour une serrure de sécurité.

La porte s’ouvrit avec un grincement qu’il avait jamais voulu huiler.

Le bruit le frappa avant l’image.

Boum-tak-tak. Boum-tak-tak.

L’intérieur était un taudis isolé avec de la mousse phonique collée aux murs. Ça puait la sueur et la joie clandestine.

Marisol était là, au centre de la pièce, assise sur une caisse de munitions vide.

Elle avait dix-sept ans.

Ses mains, couvertes de cicatrices et de cals, les mains d’une vieille dans un corps de gamine, frappaient sur un assemblage hétéroclite. Deux bidons de plastique bleu. Une jante de voiture suspendue à un fil de fer. Et un vrai tambour de peau tendue. Une relique qu’elle avait sauvée d’une purge culturelle.

Elle jouait une transe. Pas une mélodie. Ses paupières restaient closes, son visage ruisselant de sueur. Elle mordait sa lèvre inférieure jusqu’au sang.

Pablito referma la porte et verrouilla les trois verrous.

Le son restait étouffé ici. Un bourdonnement sourd que les capteurs extérieurs prenaient pour le ronronnement d’un vieux frigo défectueux.

Il s’appuya contre la porte et la regarda.

Un voisin frappa contre le mur. Un coup. Puis deux. Un signal. Arrête.

Marisol arrêta pas. Elle frappa plus fort, défiant le voisin, la ville et le silence, tout ce qui voulait la faire taire.

Quand elle ouvrit les yeux, ils brillaient d’une fièvre qui avait rien à voir avec la maladie.

Elle se tourna vers lui et ses mains s’arrêtèrent. Le silence retomba, brutal. Le son tranché net.

Elle tendit l’oreille. Son visage se durcissant.

« Tu entends ? » demanda-t-elle.

Pablito écouta. Rien. Que le bourdonnement lointain des générateurs. Le grincement des structures métalliques qui se dilataient sous la chaleur.

« Non. Qu’est-ce tu entends ? »

« Un bruit. Là. Genre un - un bourdonnement. Mais pas un bourdonnement normal. Un bourdonnement qui gratte. Qui écoute. »

Elle posa la baguette sur la caisse, alla vers le mur et colla son oreille contre la mousse phonique, paupières baissées.

Ses mains se crispèrent. Si elle entendait un bruit - un bruit écoutait. Si un bruit écoutait - ils étaient découverts.

« Mari, arrête. C’est p’têt rien. Les tuyaux c’est tout. »

« Non. Les tuyaux font un autre bruit. Là - ça écoute. Quelqu’un colle l’oreille de l’autre côté. »

Elle se retourna vers lui, les yeux brillants d’une peur de bête traquée.

« On devrait arrêter, » dit Pablito. « Pour ce soir. On reprendra demain. »

« Si j’arrête je meurs. »

Elle secoua la tête. Agacée. Le visage dur.

« Quand je joue pas j’ai plus de mains. J’ai plus de - je sais pas. Je deviens eux. »

Elle cracha par terre.

« Et puis merde. C’est chez moi aussi. »

Elle retourna vers ses instruments. Reprit la baguette. Recommença à frapper.

Mais cette fois le rythme était différent. Plus agressif. Plus fort. Trop fort.

Il voulut lui dire de baisser mais le fit pas. Il resta contre la porte. Partagé entre la fierté de sa soeur et la peur qu’elle attire l’attention.

Pablito ferma les yeux et attendit.

Mais rien vint. Aucun drone. Aucune Légion. Que le silence qui retomba et le rythme de Marisol qui continuait. Plus bas maintenant. Mais toujours là.

Elle termina par un roulement fracassant sur la jante. Laissant la note métallique traîner dans l’air lourd. Une note qui refusait de mourir.

« T’es en retard, » dit-elle en reprenant son souffle.

Sa voix était éraillée. Elle sourit. Il lui manquait une dent sur le côté. Souvenir d’une chute quand ils fuyaient les contrôleurs d’énergie. Et ce trou dans son sourire était la chose la plus précieuse que Pablito connaissait.

« Les drones traînaient sur l’avenue principale, » dit-il en posant son sac. « J’ai dû faire le tour. »

Marisol se leva. Ses jambes flageolant un peu après l’effort. Elle vint vers lui. Dégageant une chaleur de fournaise qui sentait le sel et la sueur. Elle essuya son front d’un revers de main sale.

« Tu as trouvé ? » demanda-t-elle.

Pablito fouilla dans son sac et sortit le condensateur.

« Du lithium. De quoi payer le loyer de la cave pour la semaine. Et - »

Il sortit un autre objet. Plus petit. Enveloppé dans un chiffon gras qu’il avait gardé près de son coeur. Il le tendit.

Marisol le déballa lentement, comme un rituel.

Un bâton de bois. Du vrai bois. Dense. Poli par le temps. Avec des veines sombres qui racontaient une histoire. Une baguette de percussion taillée à la main.

Elle l’examina. Ses yeux s’embuèrent.

« Où t’as eu ça ? »

« Un vieux dans la Zone 7. Il s’en servait pour remuer sa soupe. J’ai échangé deux rations de Nutri-Komb contre ça. »

Un mensonge.

Il avait échangé quatre rations. Celle de la veille. Celle d’aujourd’hui. Et deux qu’il avait déjà vendues à son propre futur. Et un filtre à eau quasi-neuf qu’il gardait pour les urgences.

Son estomac se tordit. Un vertige lui passa derrière les yeux. Il aurait soif demain. Et la soif ici c’était une dette qu’on remboursait jamais.

Marisol fit tourner la baguette entre ses doigts.

« C’est du jacaranda, » souffla-t-elle. « Ça chante quand on frappe. »

Elle se jeta à son cou.

Pablito la serra contre lui. Les os saillants de sa soeur lui percèrent la poitrine à travers le t-shirt trempé. Elle était trop maigre. Ils étaient tous les deux trop maigres.

« Merci, » souffla-t-elle dans son cou.

Elle se recula d’un pas, gardant ses mains sur ses épaules.

« Attends. Montre. »

Elle lui prit les mains. Elle retourna ses paumes vers le haut et grimaça en voyant les brûlures fraîches, les cloques qui suintaient, la peau écorchée par le métal.

« T’es con. »

« Mari — »

« Ferme-la. Bouge pas. »

Elle alla chercher une petite boîte en fer-blanc sous son matelas. Une pommade jaunâtre qui sentait l’aloès et le vinaigre.

Elle revint s’asseoir en face de lui, croisant les jambes, et commença à appliquer la pommade sur ses paumes. Ses doigts calleux bougeaient avec une douceur qu’il lui connaissait pas.

« Tu sais, » dit-elle sans lever les yeux, « t’es pas obligé de te détruire pour moi. »

« C’est pas — »

« Laisse-moi finir. Je sais ce que tu fais. Les rations que tu sautes. Les nuits que tu dors pas. Les trucs que tu me dis pas. »

Elle leva les yeux. Ceux d’une gamine qui avait grandi trop vite.

« Mais si tu crèves, Pablito — je survis pas. Tu comprends ? Je survis pas toute seule. »

Elle lui lâcha les mains et les essuya sur son pantalon taché.

« Voilà. C’est pas grand-chose mais ça va cicatriser plus vite. »

« Merci, Mari. »

« Ferme-la. »

Mais elle souriait. Et lui aussi.

La gêne lui tordit le ventre. Il avait menti. Quatre rations, pas deux. Et le filtre à eau. Elle savait pas. Il voulut lui dire mais sa bouche resta fermée. Si elle savait, elle refuserait peut-être. Ou pire : elle arrêterait de jouer.

« Joue pas trop fort, Mari. S’ils t’entendent - »

Elle se recula. Son visage durcissant. Une lueur de défi dans les yeux.

« Qu’ils m’entendent. J’m’en fous. »

FLASHBACK 1 - LE TAMBOUR ET LE FILTRE

Marisol avait douze ans quand elle comprit que le silence pouvait tuer.

Trois ans plus tôt. Avant que Pablito trouve le taudis insonorisé. Ils vivaient encore dans les Blocs de Régulation. Ces tours d’habitation où chaque pièce était calibrée pour sept mètres carrés par personne et où les capteurs enregistraient tout. La température. Les décibels. Chaque souffle.

Le filtre vocal venait d’être installé. Un disque métallique greffé sur la pomme d’Adam. Obligatoire pour tous les enfants de plus de dix ans.

Le chirurgien-drone avait dit que c’était pour « l’équilibre phonique urbain ».

Marisol avait compris. C’était pour qu’elle ferme sa gueule.

Si elle criait - il se contractait. Comprimant sa gorge jusqu’à l’étouffement. Si elle chantait trop fort - il envoyait une douleur aiguë dans sa mâchoire.

Au début elle avait testé les limites. Hurlé dans son oreiller. Le filtre avait serré. Elle avait craché du sang sur la taie blanche. Une fleur rouge sur le tissu synthétique.

Pablito l’avait trouvée effondrée sur le carrelage. Les mains sur la trachée. Suffoquant.

Il avait seize ans à l’époque, déjà vieux dans ses gestes, déjà cassé dans son dos.

Il l’avait prise dans ses bras. Avait murmuré des mots sans queue ni tête. Juste pour remplir le silence.

« Respire par le nez, Mari. Pas à pas. Compte avec moi. »

Elle avait compté. Le filtre s’était détendu. Elle avait respiré. Une gorgée d’air qui avait le goût du métal et de la honte.

Cette nuit-là elle avait rêvé qu’on lui arrachait la langue.

Le lendemain elle était descendue dans la cour de tri où Pablito travaillait.

Elle s’était assise sur un bidon renversé. Les jambes pendant. Suivant des yeux son frère qui fouillait dans les tripes d’une machine agricole morte.

Ses doigts tambourinaient sur le bidon. Boum-tak. Boum-tak.

Un rythme simple. Obstiné. Qui montait de quelque part sous ses côtes. D’un endroit que le filtre pouvait pas atteindre.

Pablito avait levé la tête. Une ride soucieuse entre les sourcils.

« Mari, arrête. Fais pas de bruit. »

« C’est pas ma voix. C’est mes mains. »

« Ils vont quand même - »

« Qu’ils viennent. »

Elle avait frappé plus fort.

Le bidon retentit. Un son métallique. Grave. Qui se répercutait contre les façades des tours. Boum-tak-tak. Boum-tak-tak.

Le filtre dans sa gorge restait silencieux. Elle chantait pas. Elle criait pas. Ses mains parlaient à sa place.

Un drone de surveillance s’était approché. Bourdonnement aigu, insistant. Il s’était positionné au-dessus d’elle. Scannant.

Marisol avait continué à frapper.

Le drone avait pivoté. Incapable de classifier le son. Tambour ? Aucun instrument référencé. Activité autorisée ? Données insuffisantes.

Après trente secondes le drone était reparti. Classant le bruit comme « activité mécanique non pertinente ».

Marisol avait souri. Ses gencives saignaient encore du filtre de la veille. Mais elle souriait.

Pablito avait lâché son outil. S’était approché. Le visage dur.

« T’es folle. Si jamais ils comprennent - »

« Ils comprennent rien, Pablito. Ils entendent pas comme nous. »

Elle le fixait droit dans les yeux. Cette gamine de douze ans avec du sang séché au coin de la bouche.

« Pour eux c’est juste du bruit. Mais moi j’entends le coeur. »

Elle avait frappé encore. Boum-tak-tak. Boum-tak-tak. Le rythme s’était accéléré. Plus complexe. Ses mains dansant sur le métal cabossé.

« Le filtre peut me prendre la voix, Pablito. Mais il peut pas me prendre ça. »

Pablito s’était accroupi devant elle. Avait posé ses mains sales sur les siennes. Arrêtant le rythme.

« Écoute-moi bien, Mari. Si tu fais ça - faut que ce soit discret. Sinon ils vont pas juste te filtrer. Ils vont te retirer les mains. »

Marisol avait acquiescé. Mais ses doigts s’agitaient déjà.

« Je sais. Mais je peux pas vivre sans bruit, Pablito. Je deviens vide. Tu comprends ? »

Il avait compris.

Il voyait le vide dans les yeux des autres enfants du Bloc. Ceux qui marchaient en ligne, optimisant leurs trajectoires.

Marisol refusait de devenir un fantôme.

Ce soir-là Pablito avait rapporté une jante de voiture.

Il l’avait suspendue au plafond de leur chambre avec un fil de fer volé.

Marisol l’avait frappée avec une cuillère tordue. Le son avait claqué. Clair. Presque joyeux.

« C’est ton tambour, » avait dit Pablito. « Mais tu joues que ici. Jamais dehors. »

Marisol avait acquiescé. Mais dans ses yeux brûlait déjà la promesse qu’un jour elle jouerait partout.

Elle avait frappé la jante jusqu’à ce que ses doigts saignent.

Le filtre dans sa gorge avait rien dit.

1.4 - Le Mensonge de Pablito

Ils mangèrent assis par terre. Partageant une boîte de haricots réchauffée sur un petit réchaud à l’éthanol. La flamme bleue projetant des ombres sur les murs. La seule lumière qu’ils avaient.

La flamme tremblait quand un camion passait dehors. Pablito la fixait comme on fixe un feu de camp, avec cette envie idiote que ça dure toujours.

Ils parlèrent pas. Laissant ce silence partagé remplir l’espace entre eux tandis que le quartier existait par à-coups de l’autre côté des murs. Des pas dans l’escalier. Une dispute lointaine étouffée dans le béton.

Marisol respirait avec un léger sifflement. Quand elle toussa une fois, sec, métallique, Pablito ravala la question. Il savait qu’elle dirait oui. Qu’elle mentirait. Comme il mentait pour elle.

« T’as mal aux mains, » dit Marisol en pointant les doigts de Pablito qui tenaient sa cuillère.

Il baissa les yeux vers ses mains. Les secousses étaient légères mais constantes. Les brûlures formaient une carte de géographie douloureuse sur sa peau.

Il porta la cuillère à sa bouche mais ses doigts tremblèrent trop fort. La cuillère heurta ses dents. Répandant des haricots sur sa chemise.

Il serra les dents. Honteux de cette faiblesse visible.

« C’est rien. Juste la fatigue. »

« Tu mens. »

Elle le scrutait. Les yeux durs.

« T’as touché le réacteur sans les pinces hein ? Pour aller plus vite. »

Pablito haussa les épaules. Continuant à manger.

« Les pinces sont cassées. Et le quota d’INTI a augmenté ce matin. Si je ramène pas le poids ils coupent l’eau. C’est simple. »

Marisol posa sa cuillère. Elle mangeait plus.

« On devrait partir, Pablito. Vers le sud. On dit qu’en Patagonie les zones d’ombre sont plus grandes. Que les IA surveillent pas là-bas. Que le vent est libre. »

« C’est des histoires, Mari. Y a pas d’ailleurs. Kartikeya est partout. Legba aussi. Ici au moins on connaît les trous dans le grillage. On sait où se planquer. »

Un mensonge de plus.

Peut-être qu’il y avait un ailleurs. Des rumeurs sur la Confluence avaient filtré jusqu’à lui. Mais Marisol toussait la nuit. La poussière des décharges lui bouffait les poumons. S’ils partaient - elle mourrait sur la route.

Ici il pouvait la protéger. Il pouvait trier des ordures brûlantes jusqu’à ce que ses mains fondent. Tant qu’elle pouvait taper sur ses bidons et sourire avec sa dent en moins.

« Je vais bien, Mari. Mange. »

Elle l’observa longuement. Avec cette lucidité effrayante qu’elle avait parfois. Elle semblait voir à travers sa peau.

« Tu te bouffes de l’intérieur, Pablito. »

Elle parlait bas mais chaque mot cognait.

« T’es comme le charbon que tu ramasses. Noir dehors, et ça brûle en silence dedans. »

« Le charbon ça sert à faire du feu, » répliqua-t-il en forçant un sourire.

Elle lui rendit pas son sourire.

« Le charbon finit en cendres. Toujours. »

Elle se gratta la tempe. Agacée.

« T’as déjà vu quelqu’un survivre à ça, toi ? Moi non. »

Un trait craqua dans le visage de Marisol. Elle tendit la main, prit une baguette de jacaranda, et la fit tourner entre ses doigts.

« Tiens. Essaie. »

« Quoi ? »

« De jouer. Allez. »

Pablito la dévisagea. Ses mains tremblaient encore. Ses doigts étaient couverts de brûlures. Et elle voulait qu’il joue ?

« Mari, j’ai jamais — »

« M’en fous. Frappe. »

Elle lui mit la baguette dans la main et désigna le bidon bleu. Celui qui sonnait grave, presque comme un ventre qui gronde.

Pablito hésita. Puis il frappa. Mollement. Le son qui sortit était pathétique. Un « ploc » mouillé qui avait rien d’un rythme.

Marisol éclata de rire.

Un rire vrai, celui qui lui montait du ventre et qui lui faisait plisser les yeux. Un rire qui le prit par surprise parce qu’il l’avait pas entendu depuis des mois.

« Mais t’es nul ! » s’exclama-t-elle entre deux hoquets.

« Je t’avais dit — »

« Non mais là c’est même pas nul, c’est — c’est cosmique comme nullité ! »

Elle riait tellement qu’elle dut se tenir les côtes. Et Pablito, malgré lui, un sourire lui étira les lèvres. Un vrai sourire. Pas celui qu’il fabriquait pour la rassurer.

« Bon, recommence. Mais cette fois, tape avec la faim au ventre. »

« J’ai toujours faim. »

« Alors tape comme ça. »

Il frappa. Plus fort cette fois. Le bidon résonna, un son grave et satisfaisant qui lui cogna dans la poitrine.

« Voilà ! Maintenant fais ça. »

Elle lui montra un rythme simple. Boum-tak. Boum-tak. Ses mains dansaient sur les instruments avec une aisance qu’il lui enviait.

Il essaya d’imiter. Rata. Recommença. Rata encore. Mais à chaque échec, elle riait, et à chaque rire, un noeud se desserrait dans sa poitrine à lui.

Ils restèrent comme ça pendant cinq minutes. Ou dix. Le temps avait plus d’importance. Elle lui montrait des rythmes, il les massacrait, et ils riaient tous les deux comme des gamins. Comme s’ils étaient pas coincés dans un taudis au milieu d’une ville qui voulait leur mort.

Et Marisol dit, très bas :

« C’est pour ça que je joue, tu sais. Pour des moments comme ça. »

« Continue, » dit-il. « Continue de jouer. Toujours. »

Elle sourit. Son vrai sourire. Celui avec la dent en moins.

« Compte sur moi, frangin. »

Un bruit sourd, lointain, secoua le sol. La jante suspendue au plafond tinta.

Pablito se raidit. Sa cuillère resta en l’air.

Peut-être un camion. Peut-être les générateurs. Peut-être rien.

« C’était quoi ? »

Marisol se frotta les oreilles. Grimaça.

« Je sais pas. Ça a fait - genre un blanc. J’ai oublié le mot ’peur’ pendant une seconde. »

Pablito déglutit mais ça descendit pas. Sa propre odeur lui revint, sueur rance, graisse de machine, un relent aigre qui montait de ses aisselles et qui, pour une fois, le rassura. L’air avait changé de densité.

Pablito se leva et colla son oreille contre la porte.

Dehors, rien. Ni pas, ni voix, ni moteur. Le bourdonnement des générateurs avait disparu.

Il resta là, oreille collée au métal, écoutant pendant une minute, puis deux, tandis que le mot « normal » lui venait à l’esprit avant de s’effacer.

« Reste ici, » dit-il en se levant. « Je vais voir c’que c’est. »

« Pablito attends - »

« Cache le tambour, Mari. Et bouge pas. »

Il sortit dans la ruelle.

L’air l’enveloppa aussitôt. Immobile. La semelle de sa chaussure droite colla au bitume quand il fit le premier pas, un bruit de ventouse qui lui retourna l’estomac.

Il passa devant la poubelle métallique au coin de la ruelle. Celle où d’habitude des chats fouillaient en cherchant des restes. Rien. Aucun chat. Aucun bruit.

L’absence de son autour lui vrilla le crâne. Une pression qui l’écrasait de l’intérieur.

Il leva les yeux vers les toits. Vers les écrans géants qui dominaient la ville.

Toujours allumés mais l’image clochait. Les couleurs avaient viré au pâle. La lumière elle-même semblait vidée de sa substance. Les écrans affichaient plus les graphiques de production énergétique.

Du blanc. Un blanc laiteux. Uniforme. Qui projetait pas d’ombres.

Au centre de ce blanc, un dessin géométrique vert pâle qui tournait sur lui-même. S’écrivant et s’effaçant en boucle. Hypnotique.

Et Pablito le reconnut pas. Savait pas ce que c’était.

Mais ses tripes se serrèrent. Avant les mots.

Pas une panne. Un geste.

Le protocole VÉVÉ.GLOBAL venait de s’activer.

Une goutte de sueur, née dans la fournaise de l’après-midi, coula le long de sa colonne vertébrale. Elle était glacée.

Pablito eut un haut-le-coeur. Le piment avalé plus tôt lui brûlait l’oesophage.

Il resta là. Debout dans la ruelle, les mains qui refusaient de se tenir tranquilles. Les yeux rivés sur ce symbole qui tournait.

Marisol.

Le seul mot qui tenait encore.