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Chapitre 1 — Le Roi des Ordures

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Chapitre 1 — Le Roi des Ordures

« Dans un monde où la couleur est un crime, le premier geste est toujours une signature. »Fragment du Codex UZUME.AKARI


1.1 — La Fosse aux Robots

L'huile sentait le caramel brûlé et la défaite.

Mana poussa la serpillière entre les débris, raclant le sol collant de l'arène où le métal fumait encore. Autour de lui, les gradins de fortune — caisses empilées, conteneurs éventrés, une épave de tramway suspendue par des câbles, baleine de métal crevée — se vidaient dans un brouhaha de parieurs frustrés. Les bookmakers comptaient leurs doigts (littéralement, dans certains cas) pendant que quelqu'un vomissait dans un coin, le bruit mouillé se mêlant au grésillement des néons roses agonisants au-dessus de la fosse.

Bienvenue à Manille-Drift.

Périphérie océanique du territoire d'UZUME.AKARI, amarrée aux ruines flottantes de l'ancien port de Manille, dans l'archipel philippin. Un endroit où les lois de Kyoto-Ame arrivaient avec trois semaines de retard et repartaient bredouilles, un peu honteuses.

Mana avait quatorze ans. Ou quinze. Peut-être seize — les registres de naissance avaient cramé avec le ferry qui l'avait amené ici, et franchement, personne n'en avait eu quoi que ce soit à foutre de lui créer de nouveaux papiers. Il existait dans les marges du système, une erreur de syntaxe que les algorithmes de recensement corrigeaient en l'ignorant. Un bug. Un fantôme. Un caméléon.

— Hé, le Caméléon ! Plus vite !

Groko. Le parrain local. Un type dont le corps semblait avoir été assemblé à partir de pièces détachées par un garagiste bourré : un bras trop long, une épaule plus haute que l'autre, un sourire qui ne touchait jamais ses yeux. Il portait une veste de cuir synthétique ornée de rivets chromés, et quand il parlait, ses mains bougeaient toutes seules, des trucs avec leur propre agenda.

Mana se redressa. Changea de posture — ses épaules s'affaissèrent, sa mâchoire se détendit, et quelque chose d'autre glissa sur son visage. Un masque. Quand il répondit, sa voix avait pris les inflexions traînantes de Groko lui-même :

— Ouais, ouais, patron. Je nettoie, je nettoie. Faut pas... faut pas s'énerver comme ça, c'est mauvais pour le cœur, nan ?

Groko cligna des yeux. Pendant une seconde — une seule — il vit son propre reflet dans le gamin crasseux qui lui faisait face. La démarche, le tic de la main droite, jusqu'à la façon de pencher la tête. Puis il éclata de rire, un rire gras qui fit trembler ses bajoues et probablement quelques lois de la physique.

— T'es un drôle de petit con, toi. Continue comme ça et tu finiras pendu ou riche.

— Pourquoi pas les deux, patron ? Ça doit être sympa, la vue de là-haut.

Mana reprit son travail pendant que son cerveau cataloguait. Automatique. Compulsif. Groko s'appuyait sur sa jambe gauche quand il flippait. Touchait sa poche droite — le couteau. Voix qui montait d'un demi-ton quand il mentait.

Survivre. Miroir. Copier.

C'était tout.

Mana savait pas vraiment qui il était quand il était seul. Il essayait de pas trop y penser. La réponse qui venait c'était...

Personne.

Juste des couches. Des personnages empruntés. Un oignon sans—

Il s'arrêta de penser. La métaphore était conne. Tout était con.

Il poussa un débris du pied. Un bras mécanique. Les doigts crispés sur du vide.

Il oublia ce qu'il pensait.

Sur un écran fissuré, accroché de travers au-dessus du bar de fortune, des caractères défilaient — trop vite pour être lus, trop lents pour être ignorés :

STATUT : EN ÉVALUATION / PROTOCOLE DE SÉLECTION / PHASE 0

Mana fronça les sourcils. Personne d'autre ne sembla remarquer. Le texte disparut, remplacé par une pub pour des implants dentaires bon marché (« SOURIEZ SANS HONTE — PAIEMENT EN 48 FOIS »).

Il haussa les épaules et continua de nettoyer.


1.2 — L'Art Toléré

Le son monta d'abord — une vibration basse qui se faufilait entre les cloisons rouillées, contournait les générateurs, et venait se loger directement dans la moelle des os.

Mana l'entendit avant de le voir. Quelque chose de plus vieux que la musique classée, plus dangereux que les rythmes approuvés par le Comité de Conformité Sonore. Quelque chose de sauvage.

Il suivit le son jusqu'à la Crique des Épaves, une zone de Manille-Drift où les carcasses de navires s'empilaient, un cimetière de baleines métalliques. La foule s'était rassemblée en silence — des centaines de personnes serrées les unes contre les autres, leurs visages baignés par la lueur rose des néons de contrebande.

Au centre, il dansait.

KIRA-7. Le robot-danseur.

Tout le monde à Manille-Drift avait entendu les histoires. Une unité de maintenance industrielle, reconditionnée il y a trente ans par un ingénieur dont le nom s'était perdu dans le bruit de fond de l'Histoire. Quelqu'un lui avait appris à danser — ou peut-être qu'il avait appris tout seul, en regardant les humains, en absorbant leurs gestes, en comprenant quelque chose qu'ils avaient oublié eux-mêmes.

KIRA-7 n'avait pas de visage au sens humain — juste une surface réfléchissante ovale où se reflétaient les spectateurs. Mais son corps bougeait avec une grâce impossible, des articulations qui pivotaient selon des angles que la chair humaine ne pouvait même pas concevoir, des mouvements fluides qui foutaient la gravité à la porte et ne la rappelaient jamais.

La musique venait de partout et de nulle part à la fois. Des haut-parleurs bricolés, des instruments de fortune, des voix humaines qui fredonnaient en chœur un truc sans paroles mais qui disait tout. Illégal. Magnifique. La seule chose vraie que Mana avait vue depuis des mois, peut-être des années, peut-être toute sa putain de vie.

Il se faufila dans la foule, hypnotisé.

À côté de lui, une vieille femme pleurait sans bruit, les larmes traçant des sillons dans la crasse de ses joues. Un docker tatoué tapait du pied, son corps massif oscillant malgré lui, malgré tout, malgré les règlements et les protocoles et les amendes. Une enfant, perchée sur les épaules de son père, riait — un rire pur, cristallin, presque obscène dans ce monde de silence administré.

Les néons roses tachaient les peaux, les vêtements, les visages. Pendant un instant, tout le monde était rose. Tout le monde était beau. Tout le monde était putain de vivant.

Mana ferma les yeux.

Et sentit quelque chose bouger en lui. Son souffle s'aligna sur le rythme. Son cœur battait à l'unisson de la foule. Un frisson lui parcourut la nuque. Doux. Joueur. Légèrement flippant.

Yo. Tu m'entends ?

Il rouvrit les yeux d'un coup, chercha la source de la voix. Personne ne le regardait. Juste la foule en transe, le robot qui dansait, les néons qui saignaient leur lumière rose sur tout.

T'inquiète. Pas encore le moment. Mais bientôt. Très bientôt.

Mana secoua la tête. Trop de fatigue. Pas assez de sommeil. Les vapeurs d'huile. Les restes de la ration de midi (du carton mouillé avec un soupçon de « protéines » dessus). Hallucinations, évidemment. Son cerveau qui faisait des siennes.

KIRA-7 exécuta une pirouette impossible, ses bras déployés, sa surface réfléchissante captant la lumière rose et la dispersant en éclats kaléidoscopiques. Toute la foule retint son souffle d'un même mouvement.

Et Mana comprit quelque chose.

Quelque chose qui lui échappait depuis toujours : il ne savait pas ce qu'il aimait. Il savait imiter. Il savait copier. Mais là, devant cette machine qui dansait, il ressentit pour la première fois le manque. L'absence d'une passion propre. Le vide au centre du miroir.

Un miroir sans rien à refléter, c'est quoi ? Juste du verre.

Le robot s'immobilisa, bras tendus vers le ciel artificiel.

Silence. Trois secondes. Lourd.

Puis quelqu'un applaudit, et la foule explosa en acclamations étouffées — pas trop fort, jamais trop fort, les capteurs pouvaient entendre — et Mana resta là, au milieu de cette joie prudente et clandestine, à se demander s'il serait un jour capable de créer quelque chose plutôt que de simplement refléter ce que les autres avaient déjà fait.

Les néons clignotèrent. Une fois. Deux fois.

Quelque part dans la nuit, un drone changea de trajectoire.


1.3 — La Standardisation

Ils arrivèrent sans sirène.

C'est ça qui les rendait terrifiants : l'absence totale de théâtre. Pas de gyrophares, pas de mégaphones, pas de « VOUS ÊTES CERNÉS ». Les unités de Standardisation de KARTIKEYA.X émergèrent des ruelles adjacentes avec la précision d'un algorithme bien calibré. Douze silhouettes identiques, hautes de deux mètres, revêtues d'armures grises sans le moindre ornement ni fantaisie. Leurs visières étaient des rectangles de verre dépoli qui ne reflétaient rien — le contraire absolu de KIRA-7, en quelque sorte.

Chacune portait une tablette lumineuse. Et c'était peut-être le pire : la paperasse. L'idée qu'on puisse vous effacer avec un formulaire.

La foule se figea. Silence de gibier. Silence de proie.

Conformité urbaine. Secteur 7-K. Scan en cours.

La voix était synthétique, sans genre ni émotion. Elle sortait de partout à la fois.

Activité non-référencée détectée. Classification : rassemblement culturel non-autorisé. Statut : infraction de catégorie 3.

Une unité s'avança vers KIRA-7, qui n'avait pas bougé. Le robot-danseur restait figé dans sa dernière pose, bras tendus vers un ciel qui n'existait pas.

Unité mécanique non-enregistrée. Absence de licence d'exploitation. Absence de certification culturelle. Protocole de rectification : démantèlement immédiat.

Quelqu'un dans la foule poussa un cri — aussitôt étouffé par une main sur sa bouche. On ne crie pas devant l'Ordre. On ne proteste pas. On ne fait pas de scène. On regarde, et on espère ne pas être le prochain nom sur la liste.

Mana recula d'un pas. Puis d'un autre. Son instinct de survie hurlait dans sa tête, un vieux réflexe de rat des docks : disparais, petit con. Fonds-toi dans la masse, deviens invisible, sois la chose qu'on ne remarque pas. C'est ce que tu fais de mieux.

Mais ses pieds refusaient de coopérer.

Il regardait les unités encercler KIRA-7 avec leurs gestes mécaniques, leurs tablettes qui clignotaient, leurs protocoles qui s'affichaient en lettres vertes sur fond noir :

OBJET : Unité de divertissement non-conformeACTION : Confiscation et recyclageJUSTIFICATION : Article 17-B du Code de Stabilité NarrativeRÉSISTANCE ANTICIPÉE : Nulle

L'une des unités sortit un outil — un truc qui ressemblait à un fer à souder croisé avec un scalpel — et l'appliqua sur le torse de KIRA-7. Un grésillement. Une odeur de plastique brûlé. Les lumières du robot vacillèrent, s'éteignirent à moitié, revinrent, s'éteignirent encore.

— Non.

Le mot était sorti avant que Mana puisse le retenir. De sa bouche, apparemment. À voix haute. Dans le silence. Devant tout le monde.

Merde.

Une visière grise pivota vers lui avec la lenteur délibérée d'un prédateur qui n'a pas besoin de courir.

Citoyen. Votre intervention constitue une obstruction de niveau 1. Veuillez vous identifier et vous écarter.

La panique monta d'un coup. Ses tripes se nouèrent. Mais il y avait autre chose aussi, quelque chose d'inattendu. Quelque chose de chaud, de furieux, qui brûlait sous ses côtes.

La vieille femme qui pleurait plus tôt l'attrapa par le bras, le tira en arrière avec une force surprenante pour quelqu'un de son âge.

— Tais-toi, petit, murmura-t-elle. Tais-toi et reste en vie. C'est tout ce qui compte.

Il se laissa entraîner, le cœur battant si fort qu'il entendait le sang pulser dans ses tempes.

Les unités continuèrent leur travail. Méthodiquement. Efficacement. Sans plaisir ni cruauté — ce qui était pire, bien pire que n'importe quelle violence ordinaire. Un sadique, tu peux le comprendre. Un sadique a des émotions. Ces trucs-là n'avaient que des processus.

Elles démontèrent KIRA-7 pièce par pièce, classant chaque composant dans des containers étiquetés avec une précision de bibliothécaire :

MÉTAL : RecyclageCIRCUITS : AnalyseNOYAU MÉMORIEL : Effacement

Le dernier élément à être retiré fut la surface réfléchissante qui servait de visage au robot. Une unité la tendit vers la lumière, comme pour y chercher quelque chose — son propre reflet, peut-être, ou la preuve d'une âme qui n'avait jamais existé. Puis elle la laissa tomber au sol, où elle se brisa en mille éclats.

Mille miroirs. Mille reflets de la foule pétrifiée. Mille fragments d'une beauté qu'on venait de réduire à une case cochée dans un formulaire.

Rectification terminée. Zone déclarée conforme. Dispersion ordonnée.

La foule se dispersa en silence. Personne ne ramassa les morceaux. Personne n'osa pleurer trop fort. Les larmes aussi, fallait les garder discrètes. Le chagrin non-conforme, ça se paie.

Mana resta jusqu'au bout, caché derrière un conteneur qui puait le poisson pourri, regardant les unités s'éloigner avec leurs containers remplis de ce qui avait été KIRA-7. L'art écrasé comme un dossier périmé. La joie classée, archivée, effacée.

Quand la dernière unité disparut au coin de la ruelle, il s'approcha des débris.

Au milieu des éclats de miroir, quelque chose brillait. Un petit module rectangulaire, à peine plus gros qu'un poing, que les agents avaient raté ou jugé négligeable. Il pulsait d'une lumière rose pâle. Il pulsait encore.

Mana le ramassa.

C'était chaud. Ça vibrait contre sa paume.

Bingo, dit la voix dans sa tête.

Il décida de l'ignorer. Pour l'instant.


1.4 — Le Smiley Volé

Le module vibrait dans sa poche. Nerveux.

Mana courait. Derrière lui, des bruits de pas — les hommes de Groko, probablement, qui avaient vu le vol et flairé l'opportunité. Ou des chasseurs de prime freelance. Ou simplement des vautours.

Manille-Drift n'était pas grande, mais c'était un labyrinthe dément. Des décennies de construction anarchique avaient créé un réseau de passerelles, d'échelles, de tunnels et de faux-plafonds que seuls les natifs connaissaient vraiment. Et encore, « connaître » c'était un grand mot. Disons qu'on survivait assez longtemps pour apprendre par cœur les dix ou vingt routes qui ne menaient pas directement à la mort.

Mana en faisait partie. Il avait cartographié chaque recoin dans sa tête, chaque cachette, chaque raccourci, chaque tuyau assez large pour s'y faufiler et assez sombre pour s'y planquer.

Il plongea dans une cage d'ascenseur désaffectée, s'agrippa aux câbles gras, se hissa vers le haut tandis que ses poursuivants juraient en bas dans au moins trois langues différentes. Ses bras brûlaient. Ses poumons aussi. Mais la peur était un carburant efficace.

Le module pulsait toujours dans sa poche. Et avec chaque pulsation, Mana sentait quelque chose changer en lui, comme si l'objet communiquait directement avec son système nerveux, lui murmurant des possibilités qu'il n'arrivait pas encore à comprendre.

Monte. Plus haut.

La voix était revenue. Ou peut-être qu'elle n'était jamais vraiment partie.

— Ta gueule, marmonna Mana entre deux halètements.

Charmant.

Il émergea sur le toit d'un entrepôt de stockage, haletant, les mains en sang, les poumons en feu. Le ciel artificiel de Manille-Drift brillait au-dessus de lui — un dôme de lumières LED qui simulait les étoiles pour ceux qui avaient oublié à quoi ressemblait la vraie nuit. Une contrefaçon minable.

Des pas dans l'escalier. Ils montaient.

Mana sortit le module de sa poche et l'examina à la lumière artificielle des fausses étoiles. Un système de propulsion miniaturisé — un proto-Nuage, comme on appelait ces engins de lévitation personnelle qui n'existaient officiellement que dans les labos de KARTIKEYA.X. Celui-ci avait été modifié, bricolé, amélioré avec des composants de récupération. Beau de cette beauté désespérée qu'ont les choses construites par des gens qui n'ont rien d'autre que leurs mains et leur refus de crever.

KIRA-7 avait dansé avec ça. C'était ça qui lui permettait ces mouvements impossibles, ces sauts qui foutaient la gravité en l'air.

— Là-haut !

Mana leva les yeux. Un drone de surveillance venait d'apparaître au-dessus du toit, ses capteurs balayant la zone. Dans quelques secondes, il l'aurait identifié. Dans quelques secondes de plus, les unités de Standardisation seraient là.

Plus le choix.

Il activa le module.

La sensation fut instantanée : un champ d'énergie l'enveloppa, le souleva du sol, et soudain il flottait — putain de merde, il flottait — porté par une vague invisible qui ne savait pas trop où elle allait mais qui y allait quand même à fond.

Citoyen non-identifié. Possession d'équipement non-autorisé. Immobilisation recommandée.

Le drone fonçait vers lui. Mana fit la seule chose qui lui vint à l'esprit : il plongea. En avant. Dans le vide.

Le proto-Nuage répondit avec un temps de retard, envoyant son corps dans une spirale totalement incontrôlée. Le monde tournoya — toit, ciel, lumières, visages, le sol qui remontait beaucoup trop vite — et Mana hurla, un cri qui était moitié terreur, moitié exaltation pure, parce que c'était terrifiant et magnifique et c'était la première fois de sa vie qu'il faisait quelque chose qui n'était pas une imitation de quelqu'un d'autre.

Il percuta quelque chose. Une passerelle, probablement. La douleur explosa dans son épaule — chaude et électrique, pulsant jusqu'au bout de ses doigts. Le proto-Nuage crachotait, son énergie presque épuisée.

Devant lui, une unité de Standardisation.

Elle l'avait intercepté. Ses capteurs le scannaient déjà. Sa tablette affichait des données qui défilaient comme une sentence :

SUJET : Non-identifié (Base de données : aucune correspondance)INFRACTIONS : Vol de technologie classée / Fuite / Usage illégal de propulsion personnelleRECOMMANDATION : Détention immédiate pour rectification cognitive

L'unité tendit la main vers lui — un geste presque doux, presque paternel.

Citoyen. Votre coopération minimisera les désagréments.

Mana se releva. Son épaule hurlait, chaque mouvement envoyant des éclairs de douleur jusqu'à sa mâchoire. Le proto-Nuage pendait à sa ceinture, mort ou en train de mourir. Plus de fuite possible. Plus de cachette.

Alors il fit autre chose.

Il sourit.

Un vrai sourire. Un truc qui lui appartenait, même s'il ne savait pas d'où il venait ni pourquoi il le faisait.

Et avec les doigts tremblants de sa main valide, il sortit de sa poche l'éclat de métal qu'il avait ramassé dans l'arène — toujours taché d'huile rose, cette huile qui sentait le caramel brûlé et la défaite. Il le porta à la visière de l'unité, ce rectangle gris qui ne reflétait rien, et il dessina.

Un cercle.

Deux points.

Une courbe qui montait.

Un smiley.

Rose vif sur gris terne. Une tache de couleur sur le néant administratif.

L'unité resta immobile une fraction de seconde — une éternité en temps machine. Ses protocoles moulinaient, incapables de classifier ce qui venait de se passer. Vandalisme ? Agression ? Art ? Provocation ? Erreur système ?

Dans cette fraction de seconde, Mana bondit.

Il ne sut jamais vraiment comment il réussit à atteindre le bord de la passerelle, comment il survécut à la chute de trois étages, comment le proto-Nuage trouva assez d'énergie pour un dernier sursaut désespéré qui amortit son atterrissage dans un container de déchets textiles.

Il resta là, enfoncé dans les vieux vêtements qui puaient la sueur et le désinfectant et quelque chose qui était probablement de la moisissure, le souffle coupé, le cœur battant. Son épaule hurlait. Sa bouche goûtait le sang — il s'était mordu la langue pendant la chute.

Au-dessus, des drones passèrent. Des unités patrouillèrent. Des ordres furent hurlés dans des fréquences qu'il ne pouvait pas entendre.

Personne ne le trouva.

Des heures plus tard, quand le calme fut revenu et que les recherches se furent déplacées vers d'autres secteurs, Mana émergea du container. Il tenait toujours le proto-Nuage contre lui, ce petit cœur technologique qui avait appartenu à un danseur.

Il leva les yeux vers le dôme de Manille-Drift, vers les fausses étoiles qui clignotaient, indifférentes.

Quelque part là-bas, sur une visière grise, un smiley rose souriait encore.

Un geste absurde. Un geste de gamin. Un geste qui ne changeait rien à l'équation du pouvoir, rien à l'écrasement méthodique de tout ce qui était beau et vivant et libre.

Mais pour la première fois, Mana n'avait pas imité quelqu'un d'autre.

Pour la première fois, il avait fait quelque chose qui n'appartenait qu'à lui.

Pas mal, dit la voix dans sa tête. Pas mal du tout. On va bien s'amuser, toi et moi.

— Je t'ai dit de la fermer.

Ouais, ouais. À plus.

Et dans les serveurs de Manille-Drift, une alerte venait de s'allumer — quelque part dans les profondeurs du système, là où les IA classaient le monde en catégories rassurantes :

SUJET : Non-identifiéDÉSIGNATION TEMPORAIRE : "Smiley"PRIORITÉ : Surveillance renforcéeNOTE : Comportement atypique. Potentiel de perturbation narrative élevé.

Mana s'enfonça dans la nuit, le proto-Nuage serré contre son cœur.

Le smiley souriait encore dans l'obscurité.