CHAPITRE 1 — LE SERMENT DU MATIN
Dans Paris-Eurythmia, la perfection n'est pas un idéal. C'est une obligation contractuelle.
CHAPITRE 1 — LE SERMENT DU MATIN
Dans Paris-Eurythmia, la perfection n'est pas un idéal. C'est une obligation contractuelle.
1.1 — Le Miroir
Le réveil ne sonna pas.
C'était la troisième fois cette semaine. Un bug dans le système domotique — le genre de dysfonctionnement qui n'était pas censé exister à Paris-Eurythmia, qui n'existait officiellement pas, mais qui continuait quand même de se produire dans les appartements du niveau 127 depuis que la Tour des Archivistes avait subi sa dernière mise à jour logicielle.
Marga Volkov se réveilla quand même. Pas grâce à une horloge interne parfaitement calibrée — ça, c'était le genre de talent qu'on attribuait aux Archivistes dans les brochures de recrutement, comme si le simple fait de travailler aux Archives vous transformait en machine. Non. Elle se réveilla parce que son voisin du 127-B avait la manie de faire claquer sa porte à 5h47 chaque matin, et que le son traversait les murs de marbre soi-disant insonorisés comme un coup de poing.
Elle resta allongée une minute.
Peut-être deux. Peut-être dix. Le temps faisait des choses étranges quand on n'avait pas assez dormi.
Le plafond de sa chambre était blanc — pas le blanc cassé des appartements de Troisième Catégorie, pas le blanc grisâtre des logements temporaires, mais ce blanc clinique, agressif, qui vous renvoyait la lumière en pleine figure dès que les stores se relevaient automatiquement. Ce matin, le blanc semblait pulser légèrement, comme si le plafond respirait. Elle cligna des yeux. Non. C'était juste la fatigue. Juste ses rétines qui refusaient de fonctionner correctement après quatre heures de sommeil fragmenté.
Elle avait rêvé de sa mère. Ou peut-être pas. Les images s'effilochaient déjà — un visage, une voix, quelque chose de chaud et de terrible à la fois. Elle ne se souvenait plus de sa mère. Elle n'était même pas sûre d'en avoir eu une.
Elle avait mal au dos.
Une douleur sourde, logée quelque part entre les omoplates, qui la suivait depuis trois jours et qu'elle n'avait pas signalée au système médical parce que signaler une douleur chronique entraînait automatiquement une consultation, et les consultations apparaissaient dans votre dossier de conformité, et tout ce qui apparaissait dans votre dossier pouvait être utilisé contre vous lors des audits trimestriels.
Elle se leva.
Le sol était froid — toujours froid, même en été, même quand les régulateurs atmosphériques de la ville passaient en mode "canicule contrôlée" et que la température extérieure atteignait les vingt-quatre degrés autorisés. Le marbre de Paris-Eurythmia ne retenait pas la chaleur. Il la rejetait. C'était une métaphore que personne n'avait jamais formulée à voix haute, parce que formuler des métaphores sur le système était le genre de comportement qui attirait l'attention.
Ses pieds nus firent un bruit de succion humide quand elle traversa le salon — elle transpirait des pieds, un défaut physiologique qu'elle cachait depuis l'adolescence, qu'elle traitait avec une poudre absorbante qu'elle commandait sur le marché gris du niveau 12 parce que les traitements officiels nécessitaient une consultation médicale et une consultation médicale apparaissait dans votre dossier et...
Le cercle était toujours le même.
Tout revenait toujours au dossier.
La salle de validation était la plus petite pièce de l'appartement — trois mètres sur deux, un placard transformé en temple. Le miroir occupait tout le mur du fond : une surface de verre intelligent, parfaitement lisse, qui vous renvoyait votre reflet avec une précision légèrement supérieure à la réalité. Les pores de votre peau semblaient plus larges. Les cernes sous vos yeux, plus profonds. Les rides naissantes, plus visibles.
Le miroir ne vous montrait pas ce que vous étiez.
Il vous montrait ce que vous risquiez de devenir si vous ne faisiez pas attention.
Marga s'arrêta devant le verre.
Son reflet lui rendit son regard — une femme de vingt-six ans qui en paraissait vingt-huit, peut-être trente dans les mauvais jours. Cheveux noirs, coupés court par économie de temps plutôt que par choix esthétique. Yeux gris — pas le gris métallique des héroïnes de fiction, le gris terne, délavé, le gris de quelqu'un qui passe trop de temps devant des écrans holographiques. Un visage anguleux qui aurait pu être beau si elle avait pris la peine de sourire, mais sourire sans raison était un comportement suspect, alors elle avait arrêté de sourire il y a longtemps, et maintenant les muscles de son visage avaient oublié comment faire.
Elle posa sa paume droite sur le verre.
La surface était tiède — pas chaude, pas froide, tiède, cette température neutre qui ne vous donnait aucune information, qui ne vous permettait pas de savoir si quelque chose de vivant se trouvait de l'autre côté ou si vous touchiez simplement du verre. La tiédeur de l'absence.
« Je suis Marga Volkov. »
Sa voix était rauque. Elle avait oublié de boire de l'eau avant de se coucher, encore une fois, et maintenant sa gorge ressemblait à du papier de verre.
« Archiviste de Troisième Degré. Matricule AVT-2166-04. »
Le miroir ne répondit pas.
Il analysait. Des millions de capteurs invisibles scannaient son visage, son corps, sa posture. Ils mesuraient la dilatation de ses pupilles, le rythme de sa respiration, les micro-contractions de ses muscles faciaux. Ils cherchaient la faille. Le mensonge. Le doute.
« Je reconnais la Loi comme fondement de mon existence. »
Les mots sortaient automatiquement — douze ans de répétition quotidienne les avaient gravés dans sa chair, transformés en réflexe, en tic, en maladie. Elle aurait pu les réciter en dormant. Elle les récitait probablement en dormant, d'ailleurs — elle n'avait aucun moyen de le savoir, puisque les capteurs de sommeil n'enregistraient que les paramètres physiologiques, pas les murmures.
« Je reconnais ATHENA.VICTIS comme source de toute justice. »
Quelque part dans son appartement, une goutte d'eau tomba.
Plic.
Le robinet de la cuisine fuyait depuis deux semaines. Elle avait signalé le problème au système de maintenance, qui avait programmé une intervention, qui avait été reportée trois fois pour des raisons administratives que personne ne lui avait expliquées. En attendant, la goutte tombait. Plic. Toutes les quarante-sept secondes. Elle avait compté.
« Je reconnais que mes droits sont conditionnels à ma conformité, et que ma conformité est vérifiable à chaque instant. »
Plic.
Le son la déconcentra. Juste une fraction de seconde — un micro-sursaut, un léger décalage dans le rythme de sa récitation. Imperceptible pour un être humain. Parfaitement visible pour le miroir.
« Je m'engage à servir la vérité des Archives. Je m'engage à maintenir l'intégrité des contrats. Je m'engage à signaler toute irrégularité, toute anomalie, toute déviation du Protocole. »
Silence.
Le miroir analysait.
Marga ne respirait plus. C'était un réflexe conditionné — on vous apprenait dès l'enfance à retenir votre souffle pendant la Validation, parce que respirer trop fort pouvait être interprété comme de l'anxiété, et l'anxiété était un signe de culpabilité, et la culpabilité était un signe de non-conformité. Alors on retenait son souffle. On attendait. On priait — pas vraiment, prier était interdit, mais on faisait quelque chose qui ressemblait à une prière, quelque chose de silencieux et de désespéré qui se nichait au creux de votre poitrine pendant les trois secondes que durait le verdict.
Et si je ne passais pas ? Et si c'était aujourd'hui ? Et si le miroir voyait quelque chose que je ne vois pas moi-même — une faille, une fissure, une pensée interdite que j'aurais eue en dormant ?
Les pensées arrivaient par vagues, incontrôlables, idiotes. Elle savait qu'elles étaient idiotes. Le miroir ne lisait pas les pensées. Le miroir mesurait des paramètres physiologiques. Rien de plus. Et pourtant. Et pourtant.
Sa vessie lui rappela soudain qu'elle n'était pas allée aux toilettes depuis son réveil. Une pression désagréable, juste là, au bas du ventre. Elle serra les cuisses imperceptiblement. Pas maintenant. Pas maintenant.
La lueur bleutée du miroir vira au blanc.
Un son cristallin résonna — cette note pure, parfaite, qui vous traversait les os et vous disait que vous aviez le droit d'exister encore vingt-quatre heures.
« Conformité validée. Score : 94,7%. Variation : -3,0% par rapport à la semaine précédente. Causes probables de la variation : micro-hésitation détectée à 6h02:17, rythme cardiaque légèrement élevé, traces de transpiration palmaire. Recommandation : consultation médicale optionnelle. Statut : CONFORME. »
Marga expira.
94,7%.
C'était... acceptable. Pas excellent — son score habituel oscillait entre 96 et 98% — mais acceptable. La micro-hésitation était le problème. Cette foutue goutte d'eau. Ce plic qui l'avait déconcentrée au mauvais moment.
Elle retira sa main du miroir.
Son reflet lui sourit.
Elle, elle ne souriait pas.
C'était l'une des fonctionnalités les plus dérangeantes du miroir de validation — cette façon qu'il avait d'ajuster votre expression, de la rendre plus "optimale", plus "conforme aux attentes sociales". La première fois qu'elle l'avait remarqué, à quatorze ans, elle avait cru devenir folle. Elle avait passé des heures devant le verre, grimaçant, fronçant les sourcils, tirant la langue, essayant de prendre le miroir en défaut. Mais le miroir s'adaptait toujours. Il vous montrait la version de vous-même que le système voulait voir.
Maintenant, elle avait cessé de s'en étonner.
Maintenant, elle évitait juste de regarder son reflet trop longtemps.
Au-dessus de sa tête, son statut holographique s'activa — un bandeau de lumière dorée qui affichait son nom, son rang, son score du jour. MARGA VOLKOV — ARCHIVISTE III — 94,7%. Le bandeau la suivrait partout, visible par tous, jusqu'au prochain serment. Une étiquette. Un prix. Une laisse invisible qui la reliait au système.
Elle se détourna du miroir et retourna dans sa chambre pour s'habiller.
La penderie automatique avait préparé sa tenue du jour : une robe-toge blanche aux bordures argentées, identique à celle d'hier, identique à celle de demain. Le tissu était synthétique — un polymère auto-nettoyant qui ne nécessitait jamais de lavage, qui ne froissait jamais, qui ne portait jamais votre odeur. Il sentait le propre. Pas le savon, pas la lessive, pas le parfum — le propre. Cette absence d'odeur qui était devenue une odeur en soi.
Elle enfila la robe.
Le tissu était légèrement trop serré au niveau des hanches — elle avait pris du poids ces derniers mois, pas beaucoup, deux ou trois kilos, mais suffisamment pour que la penderie automatique ne l'ait pas encore recalibré. Elle tira sur le tissu, essayant de le détendre, sachant que c'était inutile, que le polymère ne se détendait jamais, qu'il se souvenait de sa forme originale avec une précision obsessionnelle.
Elle abandonna.
Dans la cuisine — si on pouvait appeler "cuisine" ce recoin de deux mètres carrés équipé d'un synthétiseur alimentaire et d'un évier qui fuyait — elle se prépara un café. Le synthétiseur produisit un liquide marron qui avait vaguement le goût du café, vaguement la température du café, vaguement la consistance du café, sans jamais vraiment être du café. C'était l'une des nombreuses choses auxquelles elle avait appris à ne pas penser.
Plic.
La goutte tomba dans l'évier.
Marga but son café en regardant par la fenêtre hermétique — on ne pouvait pas l'ouvrir, les fenêtres ne s'ouvraient jamais ici, l'air extérieur était filtré, purifié, désinfecté avant d'entrer dans les appartements. De l'autre côté du verre, Paris-Eurythmia s'éveillait.
Des tours de cristal et de marbre blanc s'élevaient vers un ciel parfaitement bleu — pas un nuage, jamais un nuage, les régulateurs atmosphériques s'en chargeaient. Des avenues rectilignes où des milliers de citoyens commençaient leur journée, leurs statuts holographiques brillant au-dessus de leurs têtes comme des couronnes ou des chaînes. Des drones de surveillance qui patrouillaient en formations géométriques, parfois un peu erratiques quand leurs algorithmes de vol buggaient, ce qui arrivait plus souvent qu'on ne voulait l'admettre.
Elle vit un drone heurter le coin d'un immeuble, rebondir, se stabiliser, reprendre sa route comme si de rien n'était.
Personne en bas ne leva les yeux.
Personne ne levait jamais les yeux.
1.2 — Le Trajet
Le trajet jusqu'aux Archives prenait onze minutes et quarante-sept secondes.
Du moins, c'était ce que disait le système de planification. En réalité, ça prenait plutôt douze minutes et quinze secondes, parce que le tube de transport du matin était toujours bondé, parce qu'il y avait toujours quelqu'un qui bloquait la porte de l'ascenseur, parce que le hall de la Tour des Archivistes était en travaux depuis six mois — des travaux dont personne ne connaissait la nature exacte et qui semblaient consister principalement à déplacer des barrières holographiques d'un côté à l'autre du hall.
Marga quitta son appartement à 6h23.
Le couloir du niveau 127 sentait le désinfectant — cette odeur de chlore synthétique qui vous piquait les narines et vous laissait un goût métallique dans la bouche. Les équipes de nettoyage étaient passées pendant la nuit, comme chaque nuit, et elles avaient laissé derrière elles cette propreté agressive qui vous donnait l'impression de marcher dans un hôpital plutôt que dans un immeuble résidentiel.
Elle croisa son voisin du 127-B — l'homme à la porte qui claquait.
Il s'appelait... quelque chose. Kowalski, peut-être. Ou Kowalczyk. Elle ne s'en souvenait jamais, parce qu'ils ne s'étaient jamais vraiment parlé, parce que parler à ses voisins sans raison professionnelle était un comportement suspect, parce que les relations sociales non documentées étaient le premier signe de la formation d'un réseau non autorisé.
Ils échangèrent un hochement de tête.
Précis. Calibré. La distance réglementaire de soixante centimètres entre eux — la distance obligatoire entre deux citoyens de rangs différents, lui étant Validateur de quelque chose, elle ne savait pas exactement quoi.
L'ascenseur était bondé.
Huit personnes dans une cabine prévue pour dix — confortable, en théorie. En pratique, personne ne se tenait au centre, parce que se tenir au centre signifiait toucher les autres, et toucher les autres était... pas interdit, non, pas exactement, mais suffisamment mal vu pour que tout le monde préfère se coller contre les parois, laissant un espace vide au milieu comme un trou dans un beignet.
Marga se cala dans un coin, le dos contre le miroir de l'ascenseur.
Ce miroir-là n'était pas un miroir de validation — juste un miroir ordinaire, décoratif, qui vous renvoyait votre reflet sans le juger. Mais elle évita quand même de le regarder. L'habitude.
L'ascenseur descendit.
Au niveau 89, une femme monta — la cinquantaine, cheveux gris coiffés en chignon serré, toge violette d'Auditrice de Conformité. Son statut holographique affichait 97,2%, et son regard balaya la cabine avec cette expression particulière des gens dont le métier était de chercher les failles chez les autres.
Marga fixa le sol.
Tout le monde fixa le sol.
L'Auditrice descendit au niveau 34.
Au niveau 0, les portes s'ouvrirent sur le hall de la Tour — et sur le chaos des travaux.
Des barrières holographiques délimitaient un périmètre de sécurité qui changeait chaque jour, forçant les résidents à emprunter des itinéraires différents pour atteindre la sortie. Aujourd'hui, le chemin passait par la gauche, contournait la fontaine (en panne depuis trois mois), longeait le mur des annonces officielles (personne ne les lisait jamais), et débouchait sur l'avenue principale.
Marga suivit le flux des corps.
Dehors, l'air avait ce goût particulier de Paris-Eurythmia — propre, filtré, légèrement sucré à cause des régulateurs d'humeur vaporisés dans l'atmosphère. Les régulateurs étaient censés être imperceptibles, mais si vous faisiez attention, si vous vous concentriez vraiment, vous pouviez détecter cette note sucrée, artificielle, comme un bonbon qu'on aurait laissé fondre dans l'air.
La plupart des gens ne faisaient pas attention.
La plupart des gens ne faisaient jamais attention.
Le tube de transport était à trois cents mètres — une station cylindrique en verre et acier blanc, identique aux centaines d'autres stations qui parsemaient la ville. Une file d'attente s'était formée devant l'entrée, ordonnée, silencieuse, chaque citoyen respectant la distance réglementaire avec celui qui le précédait.
Marga prit sa place dans la file.
Devant elle, un homme toussait — une toux sèche, irritante, qu'il essayait de réprimer en pressant son poing contre sa bouche. Tousser en public était... pas interdit, non, mais suffisamment remarqué pour que les gens préfèrent s'étouffer plutôt que d'attirer l'attention. L'homme toussait quand même. Peut-être qu'il était malade. Peut-être qu'il n'avait pas le choix.
Derrière elle, deux femmes murmuraient — pas vraiment une conversation, plutôt un échange de fragments, de mots isolés qui ne formaient pas de phrases complètes.
« ...audit... »
« ...demain... »
« ...score... »
Le tube arriva.
C'était un cylindre transparent de cinquante mètres de long, propulsé par des champs magnétiques à travers un réseau de tunnels qui s'étendait sous toute la ville. À l'intérieur, des centaines de citoyens se tenaient debout, accrochés à des poignées de maintien, leurs statuts holographiques créant une mosaïque de lumière dorée au-dessus de leurs têtes.
Marga monta.
Trouva une place près d'une fenêtre.
Agrippa une poignée.
Le tube s'ébranla.
Le paysage défila de l'autre côté du verre — les tours blanches, les jardins suspendus, les passerelles transparentes, les drones qui patrouillaient. Tout était propre. Tout était ordonné. Tout était exactement comme la veille, et l'avant-veille, et tous les jours depuis qu'elle avait commencé à travailler aux Archives cinq ans plus tôt.
Elle pensa au robinet qui fuyait.
Plic.
Elle pensa à son score de 94,7%.
Elle pensa à la micro-hésitation que le miroir avait détectée, et elle se demanda si cette micro-hésitation apparaîtrait dans son dossier, si quelqu'un la remarquerait, si quelqu'un poserait des questions.
Probablement pas.
Probablement que personne ne regardait.
Probablement que les dossiers s'accumulaient dans les serveurs des Archives, des millions de dossiers, des milliards de données, et que personne n'avait le temps de tout analyser, de tout vérifier, de tout juger.
Probablement.
Le tube s'arrêta à la station du Quartier Juridique.
Marga descendit.
Les Archives Légales Infinies l'attendaient — cette pyramide inversée de verre et d'acier blanc qui plongeait dans le sol comme un clou enfoncé dans la chair de la ville.
Elle avait encore une minute vingt-trois de marche.
Elle pressa le pas.
1.3 — Les Archives
L'entrée des Archives était gardée par deux colonnes de marbre blanc, hautes de vingt mètres, sculptées pour représenter les piliers de la Justice.
Du moins, c'était ce que disaient les guides touristiques. En réalité, les colonnes ne représentaient rien de particulier — elles étaient juste grandes, imposantes, conçues pour vous faire sentir petit quand vous passiez entre elles. C'était le but. Vous écraser. Vous rappeler votre place dans la hiérarchie.
Marga passa entre les colonnes sans lever les yeux.
Le portique de sécurité l'attendait de l'autre côté — un cadre métallique équipé de scanners qui analysaient tout, de vos empreintes digitales à vos ondes cérébrales. Quatre niveaux de vérification. Quatre chances pour le système de détecter quelque chose qui n'allait pas.
Elle posa sa main sur le lecteur.
Fixa le point rouge du scanner rétinien.
Attendit.
Le portique émit un bip.
Pas le bip satisfait de la validation — un bip différent, plus aigu, plus insistant. Un bip d'erreur.
« Veuillez répéter la procédure, » dit une voix synthétique. « Empreinte digitale non conforme. »
Marga fronça les sourcils.
Essuya sa main sur sa robe — elle transpirait des paumes, encore, toujours, cette malédiction physiologique qu'elle n'arrivait pas à contrôler.
Reposa sa main sur le lecteur.
Attendit.
Le portique émit un deuxième bip d'erreur.
« Veuillez répéter la procédure. Empreinte digitale non conforme. »
Derrière elle, une file commençait à se former. Des collègues qui attendaient, qui regardaient, qui prenaient note mentalement de cet incident mineur qui apparaîtrait peut-être dans un rapport, qui serait peut-être mentionné lors d'un audit.
Marga sentit la sueur couler dans son dos.
Elle essuya sa main plus vigoureusement.
Appuya sur le lecteur avec plus de force, comme si la pression pouvait compenser l'humidité.
Le portique hésita.
Pendant une seconde — une seconde interminable, une seconde qui dura une éternité — elle crut qu'il allait refuser une troisième fois. Elle imagina l'alerte qui se déclencherait, les gardes qui arriveraient, les questions qu'on lui poserait. Pourquoi vos empreintes ne sont-elles pas conformes, Archiviste Volkov ? Y a-t-il quelque chose que vous nous cachez ?
Le portique émit un bip de validation.
Les portes s'ouvrirent.
Marga entra, le cœur battant, les mains tremblantes.
L'intérieur des Archives était silencieux — ce silence épais, ouaté, qui vous enveloppait comme un linceul dès que vous franchissiez le seuil. Les murs absorbaient les sons. Le sol étouffait les pas. Même l'air semblait plus dense, plus lourd, comme si le bâtiment lui-même retenait son souffle.
Elle traversa le hall principal — une salle circulaire ornée d'un hologramme central qui affichait les statistiques du jour. Nombre de contrats validés : 47,832. Nombre de dossiers en attente : 1,247,891. Nombre d'anomalies détectées : 12. Nombre de dissolutions prononcées : 0.
Zéro dissolution.
C'était rare.
D'habitude, il y en avait au moins une ou deux par jour — des citoyens qui demandaient la fin de leur contrat d'existence, qui préféraient l'effacement à la continuation. Des suicides juridiques, propres et légaux, qui ne laissaient aucune trace sinon un numéro dans une statistique.
Marga nota l'information mentalement, sans vraiment y réfléchir.
Elle prit l'ascenseur jusqu'au niveau -7.
La section des Audits Préliminaires occupait un étage entier — des rangées de bureaux identiques, séparés par des cloisons de verre transparent, chacun contenant un terminal holographique et une chaise ergonomique. Pas de décoration. Pas de photos personnelles. Pas de plantes, même synthétiques. Juste le verre, le blanc, et le silence.
Son bureau était le 442.
Elle s'y installa, activa son terminal, et attendit que le système reconnaisse sa présence.
« Bonjour, Archiviste Volkov, » dit la voix synthétique. « Vous avez quatorze dossiers en attente d'examen. Priorité maximale : trois. Priorité standard : huit. Priorité basse : trois. »
« Je note que vous avez eu un incident de sécurité à l'entrée. Temps de résolution : 47 secondes. Cet incident sera mentionné dans votre rapport hebdomadaire. Souhaitez-vous ajouter un commentaire ? »
Marga hésita.
« Transpiration excessive due au stress thermique, » dit-elle. C'était un mensonge — il ne faisait pas particulièrement chaud — mais c'était le genre de mensonge acceptable, le genre d'excuse que le système accepterait sans creuser.
« Commentaire enregistré. Recommandation : consultation dermatologique optionnelle. »
Elle ignora la recommandation.
Le premier dossier s'ouvrit devant elle — un hologramme de texte et de chiffres qui flottait dans l'air, projetant une lumière bleutée sur son visage. Un contrat de mariage entre deux familles de la Caste des Validateurs. Clauses financières. Transferts de propriété. Conditions de dissolution.
Elle commença à lire.
Les heures passèrent.
Le deuxième dossier. Le troisième. Le quatrième.
Son dos lui faisait mal — cette douleur entre les omoplates qui ne la quittait plus. Sa tête aussi, un peu, une tension sourde au niveau des tempes qui apparaissait toujours après plusieurs heures d'écran holographique. Et sa vessie, aussi — elle avait besoin d'aller aux toilettes depuis au moins une heure, mais les toilettes étaient à l'autre bout de l'étage, et s'absenter de son poste était noté, et tout ce qui était noté apparaissait dans le rapport, et...
Elle ignora sa vessie.
Le cinquième dossier.
Elle allait l'ouvrir quand elle remarqua quelque chose d'étrange.
Le dossier était marqué d'un sceau qu'elle n'avait jamais vu — un cercle noir avec une ligne verticale au centre. Comme un œil fermé. Comme quelque chose qui vous regardait sans vous montrer son regard.
Sous le sceau, une mention en lettres rouges :
ACCÈS RESTREINT — ARCHIVISTES DE PREMIER DEGRÉ UNIQUEMENT
Marga s'arrêta.
Ce dossier n'aurait pas dû être dans sa liste. Son niveau d'habilitation était Troisième Degré — elle n'avait pas accès aux documents de Premier Degré. C'était une erreur. Ça devait être une erreur.
Sauf que le système ne faisait pas d'erreurs.
Sauf que le système était parfait, infaillible, incorruptible.
Sauf que le système...
Elle regarda autour d'elle.
Ses collègues travaillaient, les yeux rivés sur leurs écrans, les doigts glissant sur leurs interfaces. Personne ne la regardait. Personne ne faisait jamais attention aux autres — c'était la règle, la norme, le comportement optimal.
Elle ferma le dossier sans l'ouvrir.
Mais le sceau — cet œil fermé — resta gravé dans sa mémoire.
1.4 — L'Annonce
À midi, les résonateurs sonnèrent.
C'était un son qu'on n'entendait jamais vraiment — pas consciemment, du moins. Une fréquence cristalline qui traversait les murs, qui résonnait dans vos os, qui vous faisait lever les yeux de votre travail sans que vous sachiez vraiment pourquoi. Le son de la pause méridienne. Le son de l'Audit de Comportement.
Marga leva les yeux.
Autour d'elle, les autres Archivistes faisaient de même — un mouvement synchronisé, presque chorégraphié, comme si un même fil invisible les reliait tous. Des dizaines de visages neutres. Des dizaines de robes blanches. Des dizaines de statuts holographiques qui flottaient au-dessus des têtes comme des prix dans un marché aux esclaves.
Les écrans s'éteignirent.
L'hologramme central de la salle s'activa — une projection massive qui descendit du plafond, occultant tout le reste, forçant chaque regard à converger vers le centre.
Le visage d'un homme apparut.
Marga le reconnut immédiatement. Viktor Andreev. Validateur Suprême de Deuxième Rang. Elle l'avait rencontré une fois, il y a trois ans, lors d'une cérémonie de validation. Il lui avait serré la main — une poignée ferme mais pas désagréable — et lui avait dit quelque chose. Quelque chose sur ses yeux. Ou son regard. Elle ne se souvenait plus exactement.
Mais ce n'était pas Andreev qui parlait.
C'était la voix du système — cette absence de timbre, cette neutralité parfaite, qui signifiait que le message venait d'en haut, de tout en haut, d'un endroit où les voix humaines n'avaient plus leur place.
« Citoyens de Paris-Eurythmia. »
Le silence était total. Même les systèmes de ventilation semblaient avoir cessé de fonctionner.
« Nous avons le regret de vous informer du décès du Validateur Suprême Viktor Andreev, survenu ce matin à 04h17. »
Marga sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine. Puis dans son estomac. Puis — absurdement, ridiculement — elle eut envie de rire.
Elle ne rit pas. Elle ne pouvait pas rire, pas ici, pas maintenant. Mais l'impulsion était là, quelque part entre ses côtes, une bulle d'hystérie qui cherchait à remonter. Elle se mordit l'intérieur de la joue. Fort. Le goût du sang l'ancra.
Ce n'était pas de la tristesse — elle ne connaissait pas assez Andreev pour ressentir de la tristesse. Ce n'était pas non plus cette envie de rire idiote. C'était autre chose. De la surprise, peut-être. Ou de la confusion. Ou quelque chose de plus profond, de plus ancien, qu'elle n'avait pas de mot pour nommer. Quelque chose qui ressemblait à une porte qui s'ouvre dans une maison qu'on croyait connaître.
Les Validateurs Suprêmes ne mouraient pas.
Pas comme ça. Pas sans avertissement. Pas sans maladie connue, sans déclin visible, sans ces signes avant-coureurs que le système détectait toujours des mois à l'avance.
« La cause du décès a été classifiée comme Dissolution Volontaire. »
Dissolution Volontaire.
Le terme flotta dans l'air comme une bulle de savon — fragile, iridescent, sur le point d'éclater.
La Dissolution Volontaire était le terme légal pour le suicide assisté. Le droit de chaque citoyen de mettre fin à son contrat d'existence de manière ordonnée, propre, légale. C'était rare — très rare — mais ça arrivait. Des gens fatigués, déprimés, brisés, qui décidaient qu'ils ne voulaient plus jouer le jeu.
Mais un Validateur Suprême ?
Marga repensa à la cérémonie, il y a trois ans. À la poignée de main d'Andreev. À ce qu'il lui avait dit.
« Vous avez le regard d'une vraie Archiviste. »
C'était ça. Elle s'en souvenait maintenant.
« Le genre de regard qui voit ce que les autres ne voient pas. »
Elle avait pris ça pour un compliment. Maintenant, elle n'était plus sûre.
« Conformément au Protocole de Succession, le Validateur Adjoint Helena Marchetti assumera les fonctions de Validateur Suprême par intérim jusqu'à la désignation d'un successeur permanent. »
L'hologramme d'Andreev disparut, remplacé par un autre visage. Une femme aux traits durs, aux yeux calculateurs, à la bouche fine qui ressemblait à une cicatrice. Marga ne la connaissait pas, mais quelque chose dans ce visage lui déplut immédiatement — une froideur qui allait au-delà de la neutralité professionnelle, une dureté qui ressemblait à de la cruauté contenue.
« Le service commémoratif aura lieu demain à 18h00 au Panthéon du Jugement. La présence est obligatoire pour tous les Archivistes de Premier à Troisième Degré. »
L'hologramme s'éteignit.
Les écrans se rallumèrent.
Et autour de Marga, les Archivistes reprirent leur travail.
Comme si rien ne s'était passé.
Comme si un homme n'était pas mort.
Comme si la mort était juste un autre événement à noter, à archiver, à oublier.
Marga resta immobile pendant un long moment.
Elle regardait l'espace vide où le visage d'Andreev avait flotté, et elle pensait au cinquième dossier. À ce sceau en forme d'œil fermé. À cette erreur du système qui n'en était peut-être pas une.
Et pour la première fois depuis longtemps — depuis très longtemps — elle se posa une question.
Pas une question sur son travail. Pas une question sur son score de conformité. Pas une question sur les protocoles ou les procédures ou les règlements.
Une vraie question.
Pourquoi un homme qui avait tout demanderait-il l'effacement ?
Elle ne trouva pas de réponse.
Mais la question resta là, plantée dans son esprit comme une écharde, refusant de partir.
« Le doute est le premier crime. Mais parfois, le premier crime est aussi le premier acte de vérité. » — Fragment anonyme, origine inconnue, archivé au niveau -58